
Sorti le 25 février, « Quartier Libre » est une comédie sentimentale tournée à Orgemont, cité d'Épinay-sur-Seine, avec ses habitants. Son réalisateur, Christophe Delsaux, voulait montrer autre chose que les trafics et la religion : des gens qui s'organisent, qui résistent, qui ont de l'humour. Un film politique qui ne se prend pas pour un documentaire.
Comment vous est venue l’idée de ce film ?
Christophe Delsaux : Le quartier qui était à l’origine du projet, c’est la Coudraie à Poissy. J’ai été frappé par la manière très abrupte qu’avait eue le maire d’annoncer la rénovation : le quartier allait être rasé, les habitants devaient aller voir ailleurs. Ils ont refusé et proposé un contre-projet avec des urbanistes et des architectes. Ce qui me plaisait, c’était la dimension collective de l’initiative, la réaction face à un mépris qui niait leur sensibilité, leur vécu. Je voulais aussi montrer les quartiers populaires sous un jour positif. En préparant le film, j’ai réalisé à quel point il existait une solidarité entre les gens, des initiatives que les habitants portaient.
C’est avant tout une comédie ?
C. D. : Avant tout, oui. Les films qui se passent dans les quartiers populaires sont souvent très dramatiques – religion, trafics de drogue. Je voulais m’en éloigner pour proposer une vision plus quotidienne, avec un côté satirique. En France, on a des cités aux noms qui peuvent paraître parodiques, comme la Cité des poètes… J’ai imaginé la Cité des Indiens dans le même esprit.
Et pourtant c’est un film politique…
C. D. : Oui. Je le sors pendant la campagne des municipales. Un peu naïvement, je pensais que ce serait une période propice au débat, mais ça ne l’est pas. L’urbanisme, la rénovation urbaine, c’est un sujet qui fâche, clivant. Le film est politique parce qu’à la fin les habitants s’organisent pour lutter et proposer une autre vision. Je suis admiratif d’une certaine forme d’autonomie : on n’est pas dans la plainte ni dans la revendication, on agit pour améliorer l’existence.
Pourquoi Épinay-sur-Seine ?
C. D. : J’avais d’abord fait du repérage ailleurs, mais les éducateurs m’ont dit « ne tournez pas là, les dealers ne vous laisseront pas faire ». On m’a orienté vers Jeunesse feu vert, une association d’éducateurs de rue à Épinay. Il y a eu aussi la SFMAD pour les formations, une association de couture pour les costumes… Toutes ces initiatives locales ont permis à la fois de s’ancrer dans le tissu associatif et de faire connaître le tournage aux habitants. La ville nous a donné carte blanche.
Les acteurs sont des habitants ?
C. D. : Beaucoup, oui. Casting sur place. J’avais à cœur de faire tourner des acteurs non professionnels, j’ai donc dû m’adapter à eux plutôt que l’inverse. Un événement a tout accéléré : pendant la préparation, la Tour obélisque – la plus haute tour du 93 – a été déclarée insalubre du jour au lendemain. Tous les habitants ont dû partir en quinze jours. La rénovation urbaine, c’est censé prendre des années ; là on avait un cas fulgurant devant nous. Une formation accélérée. Le quartier était en pleine ébullition. J’ai vu un habitant s’engueuler avec un urbaniste après une concertation ratée, et je me suis dit : on est presque dans le film.
La fin est ouverte, on ne sait pas ce qu’il advient de la Cité des Indiens…
C. D. : C’est voulu. Dans mon esprit, la rénovation est gelée, la concertation démarre. Mon espoir, c’est qu’elle ne soit pas juste pour la forme, mais qu’elle prenne vraiment en compte les désirs des habitants qui souhaitent souvent rester dans leur quartier. Beaucoup trop de projets cachent des agendas de gentrification et de déplacement de la pauvreté. La rénovation amène d’autres populations, éloigne les plus précaires, mais ne résout pas les problèmes d’emploi ni de sécurité. C’est pourquoi ces politiques échouent. Le dialogue doit être sincère.
« Quartier libre » de Christophe Delsaux. En salle depuis le 25 février 2026. Durée : 1h 12min. Comédie. Entretien publié originellement dans le Journal du Grand Paris du 2 mars 2026.
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6 mars 2026 - Épinay-sur-Seine