
Sur le plateau de Saclay, entre les campus de pointe et les champs de colza, la voiture reste reine. Le RER longe la vallée en bas, la ligne 18 traverse le plateau en hauteur sur son viaduc de béton — mais entre les deux, presque rien. En attendant l'ouverture des gares du Grand Paris Express cet automne, Île-de-France Mobilités tente quelque chose d'inédit : des lignes de covoiturage public, avec des arrêts fixes, une voiture toutes les cinq minutes, et des conducteurs qui s'appellent Véronique. Nous avons fait le trajet à pied pour voir ce que ça donne.
Cette journée de printemps est estivale. Vingt minutes après avoir quitté le RER à Massy, je marche le long de l’Yvette –petit filet d’eau qui chante, jacinthes des bois partout, feuillage vert fluo, c’est parfait. Je sais pourtant ce qui m’attend devant la gare RER B de Lozère : je vais quitter la vallée par « l’escalier de la Gloire », ses centaines de marches qui montent jusqu’à l’École polytechnique sur le plateau. Je ne suis pas glorieux quand j’ai fini l’ascension. Mais je suis en haut.
Sur le plateau, c’est le campus de Saclay. Je prends le viaduc du Grand Paris Express comme fil d’Ariane. La ligne 18 traverse Paris Saclay d’est en ouest, portée par ses piliers blancs qui dessinent la frontière entre champs et campus : avec ses 6,7 km de béton suspendu, c’est le plus long viaduc de France. Trois gares aux airs d’origami ponctuent le parcours : Polytechnique, Université Paris-Saclay, Christ de Saclay. Je les connais depuis le début du chantier : j’ai traversé ce campus à pied avant la pose des premiers piliers, avant la création des gares. Le changement est spectaculaire.
J’arrive à la gare d’Université Paris-Saclay à l’heure du déjeuner. C’est une ruche. Je m’achète un sandwich, je fais une pause à La Girafe, librairie du quartier du Moulon fondée par une ancienne de la Société du Grand Paris. J’en repars avec deux livres, parmi lesquels De la bêtise artificielle d’Anne Alombert. La librairie est en face de l’École normale supérieure. Le contexte s’y prête.
Du campus aux champs
En trois minutes, on passe du cœur du campus aux champs. C’est un peu la magie du plateau de Saclay. Je longe des colzas déjà hauts, jaune éclatant, en direction du CEA, le Commissariat à l’énergie atomique, celui par qui l’urbanisation du plateau a commencé sous De Gaulle. Il y a encore ici un petit réacteur nucléaire à l’arrêt. Juste à côté, la gare de Christ de Saclay achève sa construction. En arrivant au carrefour, une rame d’essai sort de la gare en direction de Massy. Quand même.
C’est là que Valérie Pécresse va présenter la nouvelle offre de covoiturage d’Île-de-France Mobilités, à deux pas de la gare, sur un important carrefour routier. Je suis un peu en avance, j’ai marché trop vite. Je m’installe au Relais, le bistrot PMU du coin. L’arrivée des officiers de sécurité commence à faire parler. Le serveur rigole. Je me rapproche des équipes qui ont travaillé sur la technologie et je me fais expliquer le service. Le principe : des conducteurs adhèrent au service, prennent toujours le même parcours, et s’arrêtent aux arrêts de covoiturage – comme des arrêts de bus, mais pour des voitures de particuliers. Une voiture toutes les cinq minutes, c’est la promesse. Les élus arrivent les uns après les autres. Il y a aussi le directeur du CEA, venu en voisin, et quelques curieux. Puis il y a comme un saisissement dans notre petit groupe d’une centaine de personnes. C’est la présidente de Région.
Un service public, pas une appli
Comment inaugure-t-on une ligne de covoiturage ? Pas avec de grands discours ni un ruban à couper. Avec un téléphone. Devant la présidente de Région, le développeur du service sort le sien, ouvre l’appli, réserve un passage. Une minute, annonce l’écran. Le conducteur s’appelle Véronique. Elle arrive effectivement une minute plus tard, dans une petite Renault blanche, s’arrête devant nous comme une fleur. La présidente de Région monte. Elle explique à Véronique le pourquoi du comment. Au début, je vois quelques réactions un peu goguenardes. C’est donc aussi simple ? En fait oui.
« C’est une forme d’auto-stop, sauf que les gens s’arrêtent parce que c’est prévu dans l’application », résume Valérie Pécresse. Pour le passager abonné Navigo – mensuel, annuel ou Imagine R –, deux trajets par jour sont offerts. Sans abonnement, c’est à partir de 0,50 €. Valérie Pécresse annonce aussi les prochaines lignes : un axe depuis Angerville, aux portes de la Beauce, vers le nord de l’Essonne par la nationale 20, et une liaison Nanterre – Versailles par l’A86 et son duplex.
Un Plateau de jeu pour les mobilités
Pourquoi tester ce nouveau modèle ici, en plein cœur du plateau de Saclay ? Je pose la question à Valérie Pécresse au moment où elle va s’engouffrer dans sa voiture. « Les étudiants du plateau font beaucoup d’auto-stop. Les profs aussi d’ailleurs. Et ça ne suffit pas. Ils doivent avoir plus de choix, plus de liberté », déclare Valérie Pécresse. Elle connaît le sujet de l’intérieur : comme ministre de l’Enseignement supérieur entre 2007 et 2011, elle a accompagné le développement du campus.
J’entends quelqu’un donner son avis, je ne sais pas qui c’est : élu ou technicien ? « Ici, sur le plateau, on ne supprimera pas la voiture. L’idée, c’est plutôt de la partager. » Et c’est déjà un pari. Parce que le plateau est cerné de transports en commun. Le RER B longe sa frange sud, le RER C le contourne par Versailles. En octobre, la ligne 18 le traversera de Massy à Saint-Quentin et Versailles. Mais sur le plateau lui-même, entre les campus, les zones de recherche et les villages qui subsistent, il n’y a presque rien. C’est exactement là qu’arrivent les lignes de covoiturage, agissant comme un réseau capillaire interne, avec Pont de Sèvres pour terminus.
Justement, on me propose d’y aller en covoiturage. Je décline. Il me reste à rejoindre le RER C à Versailles à pied, par les chemins du plateau, pour finir mon repérage et profiter du printemps sur le plateau côté agricole, loin du campus et de la ligne 18. Vingt minutes après l’arrêt de covoiturage, il n’y a plus un bruit ; seulement le troupeau de vaches laitières de la ferme de Viltain. Je ne sais pas pourquoi elles sont aussi sociables mais elles rappliquent toutes. À moins que ce soit l’heure du dîner ? J’adore les vaches.
Infos pratiques : Application Lignes de covoiturage Île-de-France mobilités, disponible sur App Store et Google Play. Ou par SMS au 06 44 64 42 73. Lignes en service : L1, L2, L3a, L3b, plateau de Saclay, du lundi au vendredi, de 4 h à 23 h. Tarif : gratuit avec un abonnement Navigo (2 trajets/jour). Sans abonnement, à partir de 0,50 €.








A lire aussi : Ligne 18 : des tests à 110 km/h pour rapprocher les banlieues
A lire aussi : J’ai testé le transport à la demande dans le Vexin après une belle randonnée
A lire aussi : À Saclay, les « terres précieuses » ont résisté au béton
A lire aussi : Et hop, à Créteil ! Un téléphérique pour randonner au départ de la ligne 8 du métro
À lire aussi : Une traversée du plateau de Saclay
13 avril 2026 - Saclay