Six notes, trois secondes, trois milliards de voyages par an. À partir du 1er juillet, les lignes de la RATP vont troquer leur petite mélodie de 2005 contre « Voyageur », la nouvelle identité sonore d'Île-de-France Mobilités, qui doit couvrir l'ensemble du réseau francilien au 31 décembre. Elle n'est pas née dans un open space de grande agence, mais sous les pavés de la rue Dauphine. Rencontre avec son auteur, Jean Dindinaud, artisan du son.
Autour de la table d’écoute
Trois écrans, une console hérissée de touches et, derrière une vitre ronde façon hublot, le studio où tout s’est joué. C’est ici, dans la régie de l’agence Chez Jean, rue Dauphine, qu’est née « Voyageur », la nouvelle identité sonore des transports franciliens, dont le déploiement commence à partir du 1er juillet dans le métro parisien, avant de gagner toute la région.
Jean Dindinaud, le maître des lieux, fait défiler les fichiers. Il y a le jingle définitif : six notes, trois secondes. Et puis il y a tout le reste : les esquisses, les variantes, les pistes abandonnées en chemin… Un cimetière de mélodies que personne n’entendra jamais sur un quai. Nous les écoutons en avant-première posthume. Parmi les recalées, les sonorités « trop contemporaines, car trop risquées sur le long terme », a tranché Île-de-France Mobilités.
Autour de la table, chacun semblait étonné d’être là : l’institutionnel, les musiciens, le journaliste. Car la question qui flottait dans la pièce dépassait la musique : comment entre-t-on dans la vie de millions de gens sans s’imposer à eux ?
Le Nautilus de la rue Dauphine
L’autre question qui nous vient est : comment est-ce qu’un artiste du son a gagné le concours d’Île-de-France mobilités, et pas une grosse agence de com ? Ici, tout dit l’artisanat. Nous sommes dans une ancienne cave d’immeuble du 6e arrondissement devenue studio-laboratoire. Une membrure de bois sombre traverse le plafond comme une aile, les murs s’incurvent sous des plaques rivetées, un lustre hérissé de cornets de gramophone pend au-dessus de la console. Un petit Nautilus coincé sous Saint-Germain-des-Prés, avec ses fauteuils club et des vinyles par centaines. C’est beau, mais ce n’est pas le siège d’une multinationale du marketing.
Jean Dindinaud, on le comprend vite, est un personnage. Attachant, sûrement un peu envahissant, et brillant. Il a du mal à se dire artiste. « Mon métier de base, c’est batteur de rock dans un groupe à Bordeaux, et ça m’amène à connaître ce métier de réalisateur sonore. » Trente ans plus tard, son spectre va du générique d’Affaires sensibles sur France Inter aux jingles publicitaires les plus entêtants de la bande FM comme Carglass, en passant par un label de disques, L’Inlassable Disque, où il œuvre sous le nom de Professeur Inlassable, producteur notamment de Bibi Tanga. « J’ai un côté alchimiste du son », concède-t-il. Sa définition du métier tient en une image : « C’est le haïku japonais. Un trait qui doit définir une personnalité, et c’est hyper dur. » Quand le trait est juste, la marque et le son ne font plus qu’un. Il chantonne « PMU, PMU, PMU » pour le démontrer, et toute la pièce entend la course. Et lui qui a réalisé l’habillage sonore de Dior et Cartier ne cache pas sa fierté de signer désormais le métro de Paris et les transports de toute l’Île-de-France.
Objectivement, on le comprend. Même si la partie est loin d’être gagnée. Car face à ses six notes se dressent des concurrents autrement balèzes : les écrans des smartphones et les casques audio vissés sur les oreilles. L’attention du voyageur ne se décrète pas.
Succéder à une madeleine
La commande n’était pas mince. Depuis 2005, les cinq notes composées par Michaël Boumendil – un jingle devenu culte – précèdent chaque annonce de la RATP. Une madeleine de Proust pour des millions de Franciliens, dont certains agents ont regretté la disparition annoncée. Mais Île-de-France Mobilités a décidé d’y mettre fin : avec l’ouverture à la concurrence, déjà visible sur la ligne 14 où cohabitent quatre opérateurs, une harmonisation s’impose à l’échelle du réseau. « On ne peut pas avoir quatre identités sonores sur une même ligne », résume Xavier Guépet, directeur de la communication d’Île-de-France Mobilités, qui assume d’arriver « avec beaucoup d’humilité ; on n’a d’ailleurs retenu ni les tambours ni les trompettes ».
Trois agences ont concouru : Sixième Son, le spécialiste qui signait déjà le jingle RATP, Prodigious, et Chez Jean, « l’inclassable ». C’est l’inclassable qui l’a emporté, à l’unanimité d’un jury de douze personnes votant à l’aveugle. Dévoilée par Valérie Pécresse lors de ses vœux aux élus en janvier, l’identité sonore arrive sur les lignes RATP le 1er juillet.
La fabrique des six notes
Dans la cave du 6e, Jean Dindinaud a mis cinq compositeurs au travail – « la famille » avec qui il collabore depuis des années – pendant deux à trois mois, sur un brief à trois étages : rendre le signal intelligible, ménager le confort des oreilles et raconter quelque chose. Pour le troisième étage, deux univers de travail aux noms irrésistibles : « Île-de-Douce France Mobilité », héritage des impressionnistes de la fin du XIXe – Erik Satie, Claude Debussy, Maurice Ravel –, et « Île-de-French Tech Mobilité », clin d’œil aux Daft Punk et à cette French Touch qui a porté le son français à l’international.
Le résultat marie les deux : un mouvement qui annonce l’arrivée du son – « je ne rentre pas dans vos oreilles tout de suite, c’est intrusif » –, un vibraphone et un Wurlitzer aux textures rondes pour les six notes, des violons et un piano pour la chute. Le tout testé en conditions réelles l’été dernier en gare d’Asnières-sur-Seine, et adossé à des études de psychoacoustique sur la fatigue auditive et l’hormone du stress. Car Jean Dindinaud nourrit une obsession qu’il a baptisée pendant le confinement : les « envahissons ». « On est envahis par des sons qu’on nous impose : publicités, mentions légales, bruits. J’ai pris conscience d’une forme d’écologie sonore. » Conséquence très concrète : « Voyageur » ne sera pas diffusé partout ni tout le temps. Dans les bus, deux fois par service, à la prise de ligne et au terminus. Pas un bip de plus.
Un accord qui ne se referme pas
Les six notes se résolvent sur un accord de mi majeur : « le bonheur, la joie, la stabilité ». Mais l’accord ne se referme pas : « C’est l’idée de rester en déplacement », explique le compositeur. Au moment de remonter l’escalier, la question posée entre deux écoutes me trottait encore dans la tête : comment écrit-on un son pour des gens qui ne sont pas encore nés ? Jean Dindinaud a répondu sans hésiter : « Ce qui reste toujours, c’est la mélodie. La mélodie, c’est intemporel. » À partir du 1er juillet, la sienne entre dans le quotidien de 9 millions de voyageurs par jour. Ce sera le tube le plus diffusé de France, qu’aucun hit-parade ne recensera jamais.




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1 juillet 2026 - Paris
