Philippe Platel dirige le festival Normandie Impressionniste. Pour l'édition 2026, il part d'un constat : regarder vraiment est devenu un défi. Rencontre autour de la lenteur, de l'air qui circule dans les tableaux de Monet et d'un possible jardin - le thème de cette édition.
En partenariat avec la Métropole du Grand Paris et l’Entente Axe Seine

Il voulait regarder la Seine déborder. Un vélo l’a renversé sur les quais, dix minutes avant notre rendez-vous. C’est de ça qu’on va parler d’abord – parce que Philippe Platel dirige Normandie Impressionniste, un festival consacré au regard, et que l’édition 2026 est née d’un constat simple : regarder vraiment est devenu un défi. Pas seulement à cause des vélos qui vont trop vite. « On ne peut même plus juste contempler le fleuve. » Il en rit un peu, dans ce café parisien où on s’est retrouvés un matin. Je ne sais pas s’il a mal, s’il le cache. On embraye sur ce qui, pour lui, est un enjeu d’époque. Pas une posture.
Pour le comprendre, il faut revenir à Impression, soleil levant. Philippe Platel en avance une lecture inattendue : « On peut voir ce tableau comme une œuvre sur la pollution industrielle. » Dans la fameuse toile, Monet n’efface pas les cheminées du port du Havre. Il les garde. Peindre un monde en train de changer, pas un paysage idéal — la lumière elle-même est déjà transformée. C’est de là que part le festival.
Le vrai sujet de Monet, ce n’était jamais l’objet. « Ce que je peins, ce n’est pas la cathédrale. C’est l’air qui me sépare de la cathédrale », disait-il ; Philippe Platel cite la phrase plusieurs fois. L’air, la lumière, la brume qui adoucit les contours, l’humidité qui change les couleurs : tout ce qu’on ne voit pas mais qui transforme ce qu’on voit.
Peindre un monde qui change
En 2024, Philippe Platel invitait Bob Wilson à projeter une œuvre sur la cathédrale de Rouen. Certaines images mettaient deux minutes à se déployer. Une partie du public s’en est agacée, trouvant le dévoilement de l’œuvre lent, décevant. L’expérience l’a marqué : ce n’est pas l’image qui pose problème, c’est la durée, c’est même la vitesse. Monet, lui, passait des mois devant la même façade, changeant de toile selon la lumière.
La programmation 2026 prolonge cette idée. Fujiko Nakaya sculpte le brouillard à Honfleur, gouttelettes d’eau que le vent disperse, où les visiteurs entrent comme dans un nuage. Cai Guo-Qiang doit projeter dimanche 31 mai des pigments dans le ciel de Vernon : des tableaux qui apparaissent quelques secondes avant de s’évaporer en fumée. Diana Scherer fait tisser des motifs à des racines d’avoine à Caen, guidant le vivant sans jamais le maîtriser. L’œuvre n’est plus un objet stable : c’est un processus. « L’impressionnisme porte le message d’un siècle qui nous a vus naître. »
Tenir dans le réel
Le titre de l’édition, Un possible jardin, n’a rien d’un refuge décoratif. Ce qui intéresse Philippe Platel, c’est la possibilité même d’un jardin aujourd’hui : un espace où l’on puisse encore respirer, regarder. « Un jardin peut être un refuge, mais aussi une zone de résistance. »
Il pense à Derek Jarman plantant le sien face à une centrale nucléaire. À Monet peignant ses Nymphéas pendant la guerre, alors que le front n’est qu’à quelques dizaines de kilomètres de Giverny. Dans les deux cas, l’acte artistique n’isole pas du réel. Il permet d’y tenir.
Le festival suit la Seine : Paris, Rouen, Vernon, Giverny, Honfleur, Le Havre. Un même fleuve, que Philippe Platel lui-même peine à saisir d’un seul tenant. « J’ai du mal à reconnecter la Seine de Rouen et la Seine de Paris. Pourtant, c’est la même. » On vit les territoires comme on regarde les images : par fragments. Un possible jardin n’est pas un thème, c’est une proposition. Ralentir assez pour que quelque chose apparaisse.
Infos pratiques : Normandie Impressionniste 2026. « Un possible jardin » , du 29 mai au 27 septembre 2026 | normandie-impressionniste.fr
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28 mai 2026 - Giverny