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Philippe Platel : « On peut voir « Impression, soleil levant » comme une œuvre sur la pollution »

Philippe Platel dirige le festival « Normandie Impressionniste ». Pour l'édition 2026, il part d'un constat : regarder vraiment est devenu un défi. Rencontre autour de la lenteur, de l'air qui circule dans les tableaux de Monet et d'un possible jardin, le thème de cette édition.

En partenariat avec la Métropole du Grand Paris et l’Entente Axe Seine

Philippe Platel, directeur du festival Normandie Impressionniste. Photo Jonathan Bertin

Un vélo l’a renversé sur les quais de Seine, dix minutes avant notre rendez-vous. Il voulait regarder le fleuve déborder. L’anecdote ferait sourire si elle ne résumait pas, à elle seule, ce que Philippe Platel veut dire avec l’édition 2026 de Normandie Impressionniste : il faut toujours apprendre à regarder. « On ne peut même plus simplement contempler le fleuve », lâche-t-il dans ce café parisien, sans qu’on sache s’il rit de l’accident ou de l’ironie. Le festival qu’il dirige, consacré au regard, part de ce constat. Il n’en fait pas une posture mais un diagnostic d’époque.

Deux minutes pour se déployer, un scandale

La preuve, il l’a vécue. En 2024, Philippe Platel confie la projection sur la cathédrale de Rouen à Bob Wilson, artiste du temps long, de la lenteur, de la méditation, et le contraint à un format qui « doit aller vite, doit taper, doit en mettre plein la vue ». Wilson voulait une projection qui prenne toute la nuit pour se déployer ; Philippe Platel « l’enferme dans une boîte de 25 minutes ». Résultat : certaines images restent immobiles deux minutes. Une partie du public s’en indigne.  Deux minutes, beaucoup trop long.

« C’était déroutant d’être mis en apesanteur visuelle pendant deux minutes. Trop pour certains. » Cette histoire l’a marqué. « Cet épisode nous a beaucoup instruits sur notre difficulté grandissante à juste contempler des images, à contempler la nature, un bâtiment, une œuvre d’art, et à ne pas forcément chercher à la comprendre immédiatement. »

Ce n’est donc plus l’image qui dérange, mais le temps qu’elle exige ?

Le jardin comme zone de résistance

Le titre de l’édition, « Un possible jardin », n’a rien d’un refuge décoratif. Philippe Platel joue sur les mots, la possibilité d’un jardin comme la possibilité d’une île, et pose la question qui traverse le festival. « Avoir son jardin, c’est-à-dire sa zone de réconfort, de protection. On est abreuvé d’informations anxiogènes tous les jours. On a donc besoin de se constituer une zone de résistance. Parce qu’un jardin, ça peut être un réconfort, mais aussi une résistance. »

Il convoque Derek Jarman, qui s’était créé un jardin devant une centrale nucléaire en geste politique anti-thatchérien. Et surtout Clemenceau, ami intime de Monet, qui avait formulé pendant la Première Guerre mondiale la lecture la plus juste du peintre à Giverny, à quelques dizaines de kilomètres du front. « Clemenceau dit, à propos de Monet : « c’est lui qui est en première ligne. » Est-ce que ça veut dire qu’en réalisant un des chefs-d’œuvre de l’humanité, qu’il donnera plus tard à la nation en hommage aux soldats, il prépare l’avenir, il prépare le post-chaos ? Il sait déjà qu’il ne faut pas laisser tomber la beauté, la méditation, la sérénité, l’humanité. »

Philippe Platel reste prudent : « C’est quand même une lecture très due à Clemenceau, ça. » Monet était âgé, avait perdu sa première femme, sa deuxième, son premier fils ; le second était à la guerre. « Et il ne voyait plus rien. Donc il a fait ce qu’il savait faire. Il n’allait pas aller sur le champ de bataille. » Mais la lecture reste, dit-il, « indispensable aujourd’hui ». Trois jours après l’Armistice, Clemenceau était à Giverny : c’est lui qui poussa Monet à donner les Nymphéas à la nation. « On doit se dire qu’aujourd’hui encore, c’est nécessaire de rester concentré sur l’humanisme. »

Impression, soleil levant, témoignage de la pollution

C’est là que Philippe Platel avance sa lecture la plus risquée, et la plus abrasive. Il revient à Impression, soleil levant, le tableau qui a donné son nom au mouvement pictural superstar. « On peut voir ce tableau comme l’une des premières œuvres sur la pollution industrielle. Sans les fumées, sans les usines, je ne sais pas s’il aurait peint Impression, soleil levant. Il y a le soleil, mais ça va avec la diffraction de la lumière liée aux fumées, au brouillard. Il aurait très bien pu ne pas mettre les cheminées d’usine. S’il les a laissées, c’est qu’il voulait vraiment qu’elles y soient. C’est un témoignage de l’époque. »

La lecture est séduisante, un peu forcée peut-être. Monet avait-il conscience de la pollution ? « Peut-être pas. Mais il avait conscience d’un monde qui changeait à ce moment-là. » C’est ce point de jonction qui rend l’impressionnisme si présent. Quand Philippe Platel approche les artistes contemporains pour le festival, la réponse est presque toujours oui. Parce que le message leur parle directement.

« Ce que portait l’impressionnisme sur le rapport aux paysages, à la nature, aux éléments, ça parle particulièrement aujourd’hui. L’impressionnisme porte le message d’un siècle qui nous a engendrés. » Preuve par l’image : Cai Guo-Qiang, invité à Vernon, n’a pas eu besoin qu’on lui explique. Quand Philippe Platel lui parle de Monet, il dit oui tout de suite. Il a compris que son travail, des explosifs, des fumées de couleurs qui s’évaporent dans le ciel, était « éminemment impressionniste ». Monet disait de la cathédrale de Rouen qu’il ne peignait pas la pierre mais « l’air qui le séparait de la cathédrale ». La fumée de Cai Guo-Qiang, ce serait cet air rendu visible.

La Seine qu’on ne connaît pas

Le festival suit notamment la Seine de Paris à la mer. Une ligne de vie. Et pourtant Philippe Platel confie quelque chose d’étonnant pour qui le dirige depuis plusieurs années : « Moi qui vis entre Rouen et Paris, j’ai du mal à reconnecter ce que je connais de la Seine à Rouen et ce que j’en connais à Paris. Ce n’est pas le même environnement quand je suis à Rouen, à Honfleur ou à Paris. Et pourtant, c’est le même fleuve. »

C’est l’enjeu qu’il identifie comme central : « faire en sorte que tout le monde s’approprie ce fleuve dans sa continuité ». La Seine normande était plus industrialisée au XIXe siècle qu’aujourd’hui, entre filature Levavasseur et ruines le long des rives. « Mais il y a une nouvelle génération d’infrastructures. C’était le charbon il y a un siècle, aujourd’hui ce sont les infrastructures de mobilité, le transport, la logistique, la face visible du numérique. » Même mue, autre époque.

Ai Weiwei incarne cette continuité. Ses Nymphéas en Lego incorporent la surconsommation, la fabrication mondiale, les containers arrivés par Le Havre. « Le Havre, c’était déjà l’arrivée du monde entier, de tout un tas de marchandises. C’était déjà le cas au XIXe siècle. » Même port, même logique, un siècle d’écart.

Et Philippe Platel de conclure, à propos de Diana Scherer, qui force les racines à tisser ses motifs à Caen : « Elle oblige la nature. Mais c’est quand même la nature qui fait. » Puis, après une pause : « La conduite de la nature, de toute façon, c’est l’histoire du jardin. » Un possible jardin, c’est aussi cela : la question de ce qu’on peut encore maîtriser dans un paysage qui change. Et si c’est encore possible, aujourd’hui, de se ménager cette zone d’humanité. Et un rapport au monde qui soit serein.

Infos pratiques : Normandie Impressionniste 2026. « Un possible jardin », jusqu’au 27 septembre 2026. Plus d’infos sur normandie-impressionniste.fr

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Une œuvre de Buren proposée dans le cadre du festival Normandie Impressionnistes. DR
Une œuvre de Buren proposée dans le cadre du festival « Normandie Impressionniste ». DR