
Après Food Society Paris, le plus grand food court d'Europe, c'est toute une génération de halles gourmandes qui vacille. Ces temples de la street food devaient sauver nos centres-villes. Ils ferment les uns après les autres. Le journaliste Olivier Razemon décrypte les raisons d'un échec qui en dit long sur notre rapport à la ville.
En décembre dernier, Food Society Paris, le plus grand food court d’Europe, a fermé ses portes : un phénomène qui s’étend désormais à de nombreux de ces lieux sur tout le territoire. Le journaliste et écrivain Olivier Razemon, auteur d’une analyse sociologique sur le marché (« On n’a que du beau ! Le marché, ingrédient d’une société heureuse ») et d’un papier chez nos confrères du Monde sur l’état des halles gourmandes, revient pour nous sur le futur des food courts.
Une idée de promoteurs, pas d’habitants
Beaucoup de food courts ont vu le jour ces dernières années. Pouvez-vous nous expliquer ce qui a lancé ce phénomène ?
C’était originellement une idée des promoteurs immobiliers qui souhaitaient créer des lieux pour attirer du monde et redynamiser les centres-villes avec une offre à la fois de produits frais et de restauration. Dans les villes, on sait que les habitants ont besoin de plus en plus de lieux pour se retrouver, car les commerces ne cessent de fermer, à cause de l’extension des zones commerciales, de la Covid, du développement du télétravail et de celui de la vente en ligne.
Les promoteurs et investisseurs sont donc arrivés avec une proposition qui centraliserait plusieurs espaces en un, et ils l’ont avancée à des maires ravis de confier au secteur privé l’animation des villes qu’ils avaient parfois du mal à organiser. Ce n’est pas simple de créer des endroits conviviaux pour autant de monde ! Le plan Action cœur de ville lancé en 2018 par le gouvernement Philippe pour répondre à la crise des villes moyennes a aussi encouragé ce développement, alors qu’à l’origine, ce plan d’action devait surtout contribuer à la création de galeries marchandes.

Le marché sous la pluie bat le food court chauffé
Mais le vent semble tourner pour ces espaces… Pourquoi la situation s’inverse-t-elle selon vous ?
Déjà, il faut se poser la question des acteurs : les personnes qui lancent les food courts sont souvent des acteurs privés, des promoteurs et des chaînes comme Biltoki. En Île-de-France, on a vu à la fois le développement de food courts — des endroits avec plusieurs restaurants — et de halles gourmandes, ces espaces possédant à la fois des restaurants et des commerces de bouche.
Beaucoup ont voulu prospérer sur ce modèle : or, on s’aperçoit aujourd’hui qu’il n’est pas possible de multiplier la consommation. Les halles gourmandes et food courts ont voulu copier l’esthétique du marché forain, ils ont essayé d’en capter la clientèle en soignant la température, les couleurs, le confort… Pourtant, les gens préfèrent faire leur marché sous la pluie. Ce sont des lieux de rendez-vous : on a plus de chances de croiser ses voisins au marché ouvert deux matins par semaine que dans un food court en accès permanent.
8 euros le camembert : le prix du décor
En plus, il se trouve que ces espaces sont chers. Contrairement aux marchands forains qui n’ont qu’un droit de place à régler, les food courts doivent assumer un loyer conséquent, le chauffage, la communication, l’entretien… Des charges qui se répercutent sur les prix.
À titre d’exemple, un bon camembert m’a coûté 8 € à la Communale de Saint-Ouen, un espace joliment aménagé mais souvent clairsemé, alors que le marché de la ville — moins rutilant — était bondé, avec les mêmes produits à 6 €.

Des cantines d’entreprise qui ne disent pas leur nom
Le plus gros food court d’Europe, Food Society Paris, a fermé ses portes récemment. Est-ce le risque que courent tous les food courts, même ceux de moyenne ampleur ?
On ne peut pas le prévoir, on voit juste qu’il y a de plus en plus de fermetures. Dans les endroits où ils fonctionnent encore, on observe que la clientèle est plutôt aisée et que les lieux jouxtent souvent de grandes entreprises. En y regardant bien, l’esthétique des food courts ressemble à celle des cantines de grandes boîtes, avec ces plateaux où l’on se sert. Ce sont aussi des lieux d’afterwork le vendredi soir, pratiques entre collègues ou dans des villes où les bars manquent. C’est assez ludique de commander chacun son type de nourriture préféré et de la manger ensemble.
Mais cela change profondément le rapport à la restauration de proximité. Plutôt que de faire vivre les commerces alentour, ces structures nourrissent une population captive, sans vraie convivialité. La nourriture y est chère et souvent peu qualitative. Elles créent une concurrence avec les restaurants sans en offrir les avantages : ni la même convivialité, ni la même mixité sociale.
Le vrai risque : avoir oublié comment animer une ville
La fin des food courts et halles gourmandes pourrait-elle impacter négativement les villes qui les ont accueillis ? Est-ce un danger de perte d’attractivité pour les villes moyennes ?
Encore une fois, tout dépend du lieu. En général, ils sont placés dans des endroits où il y a déjà du monde, des commerces et des travailleurs. Le principal danger n’est pas que les gens désertent les centres-villes après ces fermetures. C’est plutôt qu’on ne sache plus les animer après avoir délégué cette mission au privé. Le rôle de la puissance publique devrait être de créer les conditions pour que les commerces prospèrent et que l’espace public soit agréable : des rues apaisées où l’on circule à pied, des trottoirs propres, un patrimoine mis en valeur… Aujourd’hui, on en est surtout à se questionner sur ce que l’on va faire de ces gros bâtiments qui ont accueilli les food courts.
Revenir à l’identité des villes
Vers quels modèles pensez-vous qu’il serait préférable de se tourner ? Que cherchent les habitants en ce moment ?
On sait désormais qu’un modèle axé sur la rentabilité maximale ne tient pas dans la durée. Pour comprendre dans quoi il est intéressant d’investir, il faut se demander pourquoi on va en ville. Ce qu’on recherche avant tout, c’est l’héritage : sentir qu’une petite ville a son histoire, bourgeoise, ouvrière, populaire… La ville est un ensemble de lieux qui la construisent, dans laquelle il faut pouvoir se déplacer à pied, à vélo, dont la gare et le centre-ville doivent être bien liés et bien desservis en transports en commun. On cherche des boutiques typiques, une couleur locale et surtout la possibilité de flâner, de passer du temps à se balader. Le mieux reste de respecter l’identité des lieux plutôt que de leur imposer un décor interchangeable.
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21 janvier 2026 - Grand Paris