
Au parc de Sceaux, les cerisiers fleurissent dix jours par an. Ça suffisait autrefois à faire le bonheur de quelques initiés. Aujourd'hui, Instagram a tout changé : foules compactes, trépieds, robes roses assortis aux pétales – et désormais, réservation obligatoire. Portrait d'un hanami devenu photocall, et mode d'emploi pour ne pas rater le printemps.
Il y a au sud du parc de Sceaux, de part et d’autre de la plaine de Châtenay, deux bosquets de cerisiers. Au nord, 144 cerisiers du Japon (Prunus Serrulata ou Kanzan) dont les plus anciens sont quasi centenaires, qui donnent des fleurs roses denses, presque indécentes de beauté. Au sud, des cerisiers à grosses fleurs blanches. L’ensemble forme, pendant une dizaine de jours quelque part entre fin mars et mi-avril, l’un des plus beaux spectacles végétaux d’Île-de-France. Dix jours. Parfois moins. Et désormais, sur réservation.
En quelques années, Instagram a transformé le hanami
En quelques années, Instagram a transformé le hanami
Il y a encore dix ans, la floraison des cerisiers de Sceaux était un secret de connaisseurs. Un rendez-vous de printemps pour les habitants du coin, quelques familles, des promeneurs du dimanche. Puis Instagram a découvert les cerisiers. Puis les cerisiers ont découvert Instagram. Et tout s’est emballé.
Le hanami – littéralement « regarder les fleurs » – est au Japon un art de l’attention. On s’assoit, on lève les yeux, on regarde les pétales tomber. On pique-nique. On boit du saké, ou un chablis, ou du café. On ne fait rien, et c’est le but. La beauté est dans l’éphémère et dans la conscience de l’éphémère. Ce qui se passe à Sceaux chaque avril est devenu l’inverse. Un marathon de la captation. Des files d’attente pour poser sous le bon arbre. Des robes assorties aux pétales, sorties pour l’occasion. Des trépieds. Des stories en boucle. Des reels avec la même musique lo-fi, le même ralenti sur les pétales. Le hanami est devenu un photocall végétal.
Les arbres, eux, encaissent. Le Département a dû installer des barrières autour de certains cerisiers, fragilisés par un champignon racinaire qui menace de faire tomber des branches. Il demande aux visiteurs de respecter le pied des arbres et de rester moins d’une heure sur les pelouses. L’un n’est pas officiellement lié à l’autre, mais la cohabitation entre arbres centenaires fragiles et foule compacte ne va pas de soi.
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Cette année, il faudra réserver
L’aboutissement logique de tout ça : à partir de 2026, le Département des Hauts-de-Seine expérimente un système de réservation de créneaux pour accéder à la plaine des cerisiers. L’éphémère sur agenda. La nature en horaire décalé.
C’est rationnel. C’est aussi légèrement vertigineux. À Montmorency au XIXe siècle, on louait l’accès à un cerisier à la demi-heure – mais pour manger les fruits à même les branches, pas pour les photographier. C’était un loisir tout neuf : le train de banlieue venait d’inventer le dimanche à la campagne, et la cerise était trop fragile pour voyager. Le créneau de 2026, c’est le coût d’Instagram.
Comment s’en sortir quand même
Surveiller la météo à partir de mi-mars : si les températures dépassent régulièrement les 15 °C, les bourgeons ne sont pas loin. Appeler le Domaine de Sceaux (01 41 87 29 50), les jardiniers savent avant tout le monde. Réserver son créneau sur domaine-de-sceaux.hauts-de-seine.fr. Y aller un mardi matin. Y retourner trois jours plus tard, quand les fleurs sont au sommet et que la première vague d’influenceurs est déjà passée à autre chose. Et accepter, certaines années, de rater le pic. C’est aussi ça, l’éphémère.

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26 février 2026 - Sceaux