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La Seine-Saint-Denis explore l’urbanisme sportif pour tous

Hôte des Jeux olympiques de 2024 aux côtés de Paris, la Seine-Saint-Denis entend s'appuyer sur l'urbanisme sportif pour compenser son faible taux d'équipements sportifs comme l'explique Martin Citarella, conseiller technique au Comité départemental des oeuvres sociales du 93, et Nicolas Notin, de l'Agence régional de santé d'Île-de-France.

Les Magasins généraux à Pantin / © Steve Stillman pour Enlarge your Paris
Base nautique éphémère au pied des Magasins généraux à Pantin / © Steve Stillman pour Enlarge your Paris
Martin Citarella, conseiller technique au Comité départemental des oeuvres sociales du 93, et Nicolas Notin, de l’Agence régional de santé d’Île-de-France
 
La Seine-Saint-Denis est un territoire renommé pour ses nombreux sportifs de haut niveau et connu pour abriter un équipement majeur du sport français, le Stade de France. Paradoxalement, il s’agit de l’antépénultième département en termes d’équipements sportifs par habitant. Avec un taux de 16 équipements pour 10 000 habitants, il est très éloigné de la moyenne nationale (41), voire régionale (23). La densité de population, la pression foncière, et la relative faiblesse des moyens des collectivités peuvent expliquer une partie de ces carences. Il faut aussi ajouter que certaines politiques d’aménagement, faisant une large place à la voiture, ont contribué à créer des coupures urbaines significatives.
 
Ces lignes de fracture isolent les grands espaces de nature ou les grands parcs des sports des zones résidentielles. Les habitants sont particulièrement sujets aux maladies cardio-vasculaires, au diabète, à l’obésité et à d’autres maladies chroniques liées à l’inactivité et à la sédentarité. En 2016, d’après l’Assurance Maladie, la prévalence du diabète est ainsi de 8,8 % en Seine-Saint-Denis, alors qu’elle est située autour de 5 % sur le reste de l’Hexagone. Face à ces constats, l’offre d’équipements sportifs, d’espaces ouverts, ou tout simplement de cheminements où il est possible de pratiquer une activité physique au quotidien est essentielle. À ce titre, le travail sur les espaces publics est un levier important : prisés par les habitants comme par certains clubs, ils sont souvent le lieu où la pratique est, du moins théoriquement, la plus facile et la plus immédiate.
 

« Les parcours « Bouge dans ta ville », réalisés en 2016 à Romainville, portent une attention aux publics les moins sportifs »

 
Aménager l’espace public pour la pratique physique de tous suppose que l’on donne une acception effective au mot « tous ». Cela est particulièrement vrai si l’on souhaite faire de l’espace public un lieu où il serait facile pour une personne éloignée de la pratique de se (re)mettre au sport, alors que certains publics cumulent bien souvent les contraintes d’une maladie chronique, des freins sociaux et cognitifs. Par ailleurs, la conception d’espaces publics standardisés, sans considérer le territoire d’implantation et les usages, ne favorise pas l’activité physique. Prendre en compte les spécificités et les besoins des publics les plus éloignés de la pratique sportive est l’une des premières clés de ce que nous pourrions appeler « un urbanisme sportif pour tous », et qui obéit à des règles assez simples.
 
Les parcours « Bouge dans ta ville », réalisés en 2016 à Romainville, portent une attention aux publics les moins sportifs. Ils proposent ainsi plusieurs itinéraires, classés par catégorie : du plus facile, restant sur le plat, au plus difficile, exploitant la déclivité significative de cette commune. Un espace d’agrès de différents types a été construit pour chaque parcours, ce qui permet de créer une polarité garantissant mixité et convivialité. À l’heure où le parcours sportif est mis à l’honneur pour, par exemple, permettre la découverte de la totalité d’une commune ou d’un territoire, l’exemple romainvillois nous rappelle que, pour certains usagers, des parcours mesurant moins d’un kilomètre sont déjà un défi à relever. On s’apparente ici à la logique du « design universel », c’est-à-dire la prise en compte de tout type de handicap ou de difficulté potentielle de vie quotidienne dès la conception d’une installation ou d’un aménagement.
 

« Les sujets sportifs sont un très bon support pour aborder les questions d’accessibilité, dont celles relatives aux publics en situation de handicap »

 
Le Comité départemental Olympique et sportif du 93 (CDOS) intervient pour représenter les intérêts sportifs dans plusieurs instances de pilotage technique d’opérations liées au Nouveau Programme national de renouvellement urbain (NPNRU). À Bobigny, Sevran et Aulnay-sous-Bois, il est vite apparu qu’une vision sportive pourrait, comme à Bagnolet ou encore à Montreuil, être bénéfique à l’ensemble du projet. Elle permet d’intégrer un ensemble de sujets, allant du paysage à la mobilité, dans l’objectif de produire un espace public favorable à l’activité physique. Les sujets sportifs sont un très bon support pour aborder les questions d’accessibilité, dont celles relatives aux publics en situation de handicap. L’activité physique et le loisir peuvent également avoir un effet substantiel sur l’amélioration des mobilités utilitaires et quotidiennes. Ainsi, c’est aussi par le prisme de la satisfaction des besoins de l’activité physique que des orientations pour une nouvelle liaison douce entre la cité de l’Abreuvoir et le canal de l’Ourcq ont pu être établies à Bobigny.
 
Au travers des opérations du NPNRU, la question de l’investissement des équipements par la population se pose très rapidement. C’est d’autant plus un enjeu lorsque, au fil des rapports annuels de l’ex-ONZUS3, les chiffres du surpoids (49,6 % des habitants de ZUS (zones urbaines sensibles) soit 6 points de plus que les habitants hors ZUS) et de l’obésité (16,8 % des habitants de ZUS soit 3 points de plus que les habitants hors ZUS) pointent la nécessité d’une intervention prioritaire dans les différents champs de l’action publique. À Sevran, une logique développant la perméabilité entre un nouveau gymnase et une série d’équipements individuels et collectifs en accès libre s’élabore et devrait faciliter la rencontre entre pratiques organisées et autonomes.
 

« Bon nombre de personnes regrettent, par exemple, l’absence d’éléments sportifs pour adultes à proximité des jeux pour enfants »

 
La question de la variété et de la multifonctionnalité des équipements tient particulièrement à cœur aux habitants. Souvent, lors de visites de terrain ou de sessions participatives, le CDOS 93 et les professionnels du territoire ont pu constater des demandes de rapprochement en ce sens. Bon nombre de personnes regrettent, par exemple, l’absence d’éléments sportifs pour adultes à proximité des jeux pour enfants. Il est clair que cela pourrait constituer un levier pour des pratiques familiales simultanées.
 
Afin d’impliquer des populations non pratiquantes, dans le quartier du Franc-Moisin à Saint-Denis, le CDOS 93 et la Maison de la Santé de Saint-Denis ont organisé une série de marches exploratoires. Les participants ont été invités à donner leur opinion sur les aménagements sportifs du quartier. De manière générale, ces temps participatifs permettent de mieux cerner les besoins des publics les plus vulnérables et de poser les conditions d’une plus large pratique du sport par les malades chroniques, mais aussi par les jeunes enfants, les femmes des quartiers populaires, et, au final, par tous les publics.
 
Un programme participatif similaire, centré cette fois-ci sur le vélo, est à l’étude à Sevran et à Aulnay-sous-Bois. L’« urbanisme sportif » offre un levier pour inscrire les habitants dans la co-construction de projets, sur des dimensions très concrètes et répond également à des enjeux de santé publique. Les Jeux de 2024 devraient constituer une belle opportunité pour promouvoir ce concept, et le sport fédéral pourra y prendre toute sa part. Au-delà des enjeux d’urbanisme, la qualité de l’encadrement et de personnel bien formé est aussi un déterminant de poids pour les enjeux traités plus haut. L’urbanisme n’a décidément pas d’excuse pour ne pas se mettre définitivement et durablement au sport. 
 
Infos pratiques : Cette analyse est tirée du cahier « Bouger ! Le sport rythme la ville » publié le 16 juillet par l’Institut Paris Region et téléchargeable gratuitement