Ce soir, le plus haut gratte-ciel de Paris ferme ses portes pour au moins quatre ans de travaux. Retour sur un demi-siècle de détestation assumée — et sur le paradoxe d'un monument que tout le monde déteste et que deux millions de personnes visitent chaque année.

Ce soir, le monument officieusement le plus détesté de Paris tire le rideau pour quatre ans au moins. Érigée en 1973 au forceps sur l’emplacement de l’ancienne gare Montparnasse, la tour de 209 mètres a déclenché une telle réprobation que la loi limitant les constructions parisiennes à 37 mètres fut adoptée dans la foulée — directement à cause d’elle. Depuis, elle fait figure de repoussoir consensuel : trop haute, trop sombre, trop seule au milieu des toits de zinc.
Pourquoi une telle détestation ? Parce qu’elle surgit sans crier gare dans un tissu haussmannien millimétré, comme une erreur de copier-coller architectural. Parce qu’elle incarne le modernisme technocratique des Trente Glorieuses dans ce qu’il a eu de plus arrogant : raser l’ancienne gare, symbole de tout un Paris populaire et littéraire, pour planter un parallélépipède sombre visible à 40 km. Elle était d’ailleurs la pièce maîtresse d’un projet bien plus vaste — la fameuse radiale Vercingétorix, une percée autoroutière qui devait relier le périphérique aux voies sur berge en éventrant les 14e et 6e arrondissements. La tour a survécu, l’autoroute non. À Saint-Germain-des-Prés, on découvre avec horreur que depuis la terrasse des Deux Magots, on a vue plongeante sur la tour — qui fait rentrer la très Rive Gauche rue de Rennes dans la modernité des Trente Glorieuses. « Point d’exclamation », « veuve noire », « hérésie urbaine » : les surnoms pleuvent. Elle est l’ultime signal de la France d’avant le choc pétrolier de 1973 et d’avant l’insurrection des amoureux du patrimoine. Et elle a duré : cinquante ans à s’imposer dans chaque panorama, chaque carte postale, chaque coucher de soleil photographié depuis les toits.
« Point d’exclamation », « veuve noire », « hérésie urbaine »
Le petit paradoxe qu’on aime bien chez Enlarge your Paris : l’observatoire panoramique au sommet accueille 2 millions de visiteurs par an, ce qui en fait l’un des sites les plus fréquentés de la capitale, loin devant bien des musées. Pour les mauvaises langues, ce succès tient au fait que c’est le seul endroit de Paris d’où on ne la voit pas. La tour aura ainsi vécu toute sa vie comme un repoussoir qui attire, au point d’inspirer en 2001 le film culte d’Éric et Ramzy, La Tour Montparnasse Infernale, dans lequel deux laveurs de carreaux sauvent des otages au sommet du monstre. Et de s’éteindre aujourd’hui au sommet — de sa fréquentation.
Désormais, et même avec un potager au dernier étage (c’est une hypothèse de sa rénovation), elle partage le rôle d’icône repoussoir avec la tour Triangle, bientôt achevée porte de Versailles, et les tours Duo de Jean Nouvel, plantées au-dessus du périphérique au bout de l’avenue de France dans le 13e. Quant à la ZAC Bercy-Charenton, où des tours étaient un temps envisagées, le projet semble avoir pris du plomb dans l’aile. Et pour cause : dans le nouveau Plan local d’urbanisme bioclimatique voté en juin 2023, aucune construction ne pourra désormais dépasser 37 mètres dans Paris — comme si la ville avait fini par tirer, un demi-siècle plus tard, la leçon de la « veuve noire ». La tour Montparnasse restera donc, pour longtemps, la seule de son espèce.
A lire aussi : « Quartiers de demain » : l’expo qui dit que les quartiers populaires ont droit au beau
A lire aussi : « C’est Versailles à nous » : au Plus Petit Cirque du Monde, on apprend à réparer
A lire aussi : Qui a tué l’architecte de la Grande Arche ? Un thriller prenant au cœur des années Mitterrand
A lire aussi : De la Rive Gauche parisienne à la rive gauche du canal Saint-Denis : le cœur des sciences humaines se déplace à Aubervilliers
31 mars 2026 - architecture