
Victor Hugo a vécu seize ans place des Vosges, passé ses week-ends dans la vallée de la Bièvre et se serait planqué dans le bois de Bondy pour une histoire de cul. Autant de lieux accessibles avec un passe Navigo. C'est Luchini qui remet Hugo en haut de l'actu : en scène depuis 2023, il sort aussi au cinéma le 11 mars dans le rôle d'un acteur hanté par le bonhomme. Le moment est bien choisi pour refaire sa géographie. Une journée suffit.
Hugo revient sur scène par la grâce du magicien comédien Fabrice Luchini. Spectacle complet pendant des mois, un film bientôt à l’affiche : c’est le moment de s’y remettre, ou de s’y mettre vraiment. Voici une journée pour ça, dans le Grand Paris, sur ses pas. Hugo grandeur nature. Passe Navigo en poche.
Le matin : place des Vosges, numéro 6
Arriver tôt. La place des Vosges avant dix heures, c’est encore vivable : les groupes ne sont pas arrivés, les arcades résonnent différemment, on comprend pourquoi Hugo a choisi cet endroit pour y passer seize ans de sa vie. De 1832 à 1848, il habite au deuxième étage du numéro 6, côté pavillon du Roi. C’est ici qu’il écrit Ruy Blas, qu’il reçoit Lamartine, Sainte-Beuve, Dumas. C’est ici qu’il est nommé pair de France en 1845. Et c’est depuis cette adresse qu’il prend le coche, un matin de juillet de la même année, pour aller retrouver sa maîtresse dans un hôtel du passage Saint-Roch. Ce matin-là, la police enfonce la porte. Le mari a porté plainte. Le scandale est énorme.
La visite des collections permanentes est gratuite, ouverte du mardi au dimanche. Une expo temporaire sur Hugo décorateur est en cours jusqu’en avril 2026. Payante, elle vaut le détour si le sujet vous accroche. Ce qu’on ne dit pas assez : Hugo était décorateur au sens presque obsessionnel du terme. Le salon chinois – murs tapissés de porcelaines du sol au plafond – est entièrement de sa main, reconstitué depuis Guernesey. On ressent la frénésie du personnage, son appétit pour tout. Un homme qui écrit Notre-Dame de Paris et redécore son salon en même temps, qui aime sa femme, entretient une maîtresse officielle depuis dix ans (Juliette Drouet), et en prend une autre en secret. Un ogre en mouvement permanent, qui ne voit pas toujours ce qu’il broie dans son sillage.
Infos pratiques : Maison de Victor Hugo, 6, place des Vosges, Paris (4e). Collections permanentes gratuites. Expo temporaire : 11 €. Ouvert du mardi au dimanche, 10 h-18 h. Accès : métro Bastille (lignes 1, 5, 8) ou Saint-Paul (ligne 1).

Dans le RER, ouvrez Les Misérables
De Châtelet–Les Halles, prenez le RER B jusqu’à Massy–Palaiseau, puis la correspondance pour la ligne V. Cette dernière – couleur vert olive, inaugurée en décembre 2023 – doit son nom à la vallée de la Bièvre qu’elle traverse. Sept arrêts entre Massy et Versailles Chantiers, vingt minutes, des vaches à la fenêtre dès Jouy-en-Josas. On est loin.
Pendant le trajet, ouvrez Les Misérables à la troisième partie, livre trois : « Accomplissement de la promesse faite à la morte ». C’est la nuit de Noël 1823 à Montfermeil. Cosette sort seule dans l’obscurité chercher de l’eau à la fontaine. Le seau est trop lourd. Une main surgit dans le noir. Hugo a planté ce décor dans un village de Seine-Saint-Denis qu’il arpentait à l’automne 1845, quelques mois après un scandale sexuel impliquant un peintre, sa femme et lui. Il « faisait le mort », selon les mots de Lamartine, qui ajouta avec un esprit caustique : « Ces choses-là s’oublient vite ; la France est élastique ; on se relève même d’un canapé. » Drôle. Pas furieusement élégant. Sa maîtresse, Léonie Biard, elle, a été condamnée à deux mois dans la prison pour femmes de Saint-Lazare avant un séjour d’un an au couvent… Hugo se promenait dans la forêt de Bondy. Le 17 novembre 1845, il commençait à écrire ce qui deviendrait Les Misérables, ce grand roman sur les femmes que la société broie. Il avait matière à indignation sous les yeux, dans sa vie. Il ne l’a pas vue. Sacré angle mort pour le géant des Misérables.
Descendez à Vauboyen.
L’après-midi : château des Roches, Bièvres
La gare de Vauboyen est minuscule : un quai, des arbres, la Bièvre qui coule à cinquante mètres. On longe la rivière quelques minutes et on arrive au château des Roches, aujourd’hui Maison littéraire de Victor Hugo. Le domaine appartient depuis plusieurs décennies à la Sōka Gakkai, organisation bouddhiste japonaise, improbable propriétaire mais qui l’a restauré avec soin et l’ouvre au public tous les week-ends de mars à novembre. Six euros. C’est donné, vraiment.
Hugo n’en était pas propriétaire. Il était l’hôte des Bertin, famille de banquiers et mécènes dont le patriarche, Louis-François, dirigeait le Journal des Débats. De 1815 à 1841, le château des Roches était l’un des salons les plus courus de France : Chateaubriand venait en voisin depuis la Vallée-aux-Loups à Châtenay-Malabry, Ingres, Berlioz, Liszt y passaient. Hugo prenait le coche place des Vosges et descendait à Sceaux. Il venait en famille, avec Adèle et les enfants. Il avait aussi installé Juliette Drouet à quelques kilomètres, dans un hameau isolé de Jouy-en-Josas. Ils se retrouvaient dans les bois, près d’un arbre creux qu’on appelait le bois de l’Homme mort. Il composait Les Feuilles d’automne, Les Rayons et les Ombres, Les Chants du crépuscule. Il était heureux, ou quelque chose qui y ressemblait.
La visite guidée est tenue par des bénévoles passionnés, avec des lectures à voix haute dans les pièces où Hugo travaillait. Manuscrits, lettres, photos, mobilier d’époque. Prenez ensuite un thé sous les arbres ou dans le petit pavillon en bord de terrasse. C’est divin. En dessous, la Bièvre coule sur un lit restauré – les ingénieurs hydrauliques lui ont rendu son cours naturel il y a quelques mois. De l’autre côté de la vallée, les prairies de l’INRA s’étendent jusqu’à Jouy-en-Josas. Des vaches broutent. On est à quinze kilomètres de Paris. C’est fou.
Infos pratiques : Maison littéraire de Victor Hugo, 45, rue de Vauboyen, Bièvres (91). Ouvert samedi et dimanche de 14 h 30 à 18 h 30, de mars à fin novembre. Groupes en semaine sur réservation. Tarif : 6 euros. Accès : gare de Vauboyen (ligne V), puis quelques minutes à pied le long de la rivière.
Pour les hugolâtres : le détour par Montfermeil (93)
La fontaine de Cosette existe encore, modernisée et réinstallée contre le mur extérieur de l’hôpital départemental, à la sortie de l’arboretum. Ce n’est pas un lieu de pèlerinage spectaculaire. Mais si vous voulez marcher dans le décor réel des Misérables – la forêt de Bondy, les chemins que Hugo arpentait en 1845– , une randonnée au départ de Chelles vous emmène jusqu’aux bois. Chelles est accessible en RER E depuis la gare de l’Est, ou en Transilien. Et quitte à faire le déplacement, le musée associatif de la Vie agricole de Montfermeil donne une idée précise de ce que fut ce territoire à l’époque de Victor Hugo.

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18 mars 2026 - Igny