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Élus de banlieues populaires : bien, mais peut (encore) mieux faire…

La mairie d'Epinay-sur-Seine / © Sylvain Lafay
La mairie d’Epinay-sur-Seine / © Sylvain Lafay

Maîtresse de conférences à l'université de Paris-Dauphine, Violette Arnoulet fait partie des auteurs d’ « Élus des banlieues populaires » (éd. PUF), ouvrage collectif dirigé par Marie-Hélène Bacqué et Jeanne Demoulin. Un livre qui examine au microscope le personnel politique municipal de Seine-Saint-Denis à partir d'une vaste enquête menée sur près de vingt ans. Pour nous, elle en analyse quelques résultats.

Votre livre étudie les élus municipaux de Seine-Saint-Denis sur la période 2001-2020. Or une de vos premières observations est que, dans le département, la part d’élus issus de la classe ouvrière décroît. Comment expliquer ce phénomène dans un territoire pourtant très populaire ?

Violette Arnoulet : Cette baisse n’est pas spécifique au 93. On la constate à toutes les échelles, sur tout le territoire : alors que les classes populaires sont majoritaires en France, elles sont sous-représentées au sein du personnel politique. Le cas de la Seine-Saint-Denis est intéressant car il confirme ce constat dans un département populaire, avec plus de la moitié de la population active qui appartient aux classes populaires, c’est-à-dire les ouvriers et les employés. L’explication de cette éviction politique est multifactorielle. Elle est liée à la façon dont sont sélectionnés les candidats mais aussi à des formes d’autocensure : les personnes les moins diplômées par exemple ont plus tendance à estimer ne pas avoir la légitimité de briguer un mandat.

La gentrification peut-elle constituer une autre raison ? Au sens où s’installent dans ces villes populaires des cadres qui ont moins de difficultés à s’estimer légitimes ?

V. A. : Ce n’est pas la seule cause, mais effectivement il existe des travaux qui montrent que, dans les villes gentrifiées, les nouveaux habitants ont tendance à vite s’investir localement et à accéder plus rapidement à des mandats. Je vous invite à vous référer aux travaux d’Anaïs Collet sur Montreuil à ce sujet.

Le livre souligne aussi la jeunesse des élus du 93 : en 2020, 28 % d’entre eux avaient moins de 40 ans. Est-ce à mettre en lien avec la pyramide des âges du département qui est le plus jeune de France métropolitaine ?

V. A. : C’est une donnée importante, mais elle ne suffit pas. La jeunesse des élus tient aux trajectoires d’engagement de ces derniers. On peut rappeler par exemple que beaucoup ont été formés jeunes dans le champ de l’éducation populaire. Notons aussi que les élus racisés sont plus jeunes que les autres. Leur jeunesse signale que ce sont souvent des novices en politique. Dans le département, on assiste à un fort renouvellement des élus. On peut le lire comme un indicateur de vitalité démocratique, ce qui est plutôt bon signe !

Autre information donnée par l’enquête : la situation des femmes élues qui sont encore confrontées à un plafond de verre

V. A. : En Seine-Saint-Denis, sur 40 communes, seules 5 sont dirigées par des femmes. La loi de 2001 sur la parité a certes eu un effet massif : 47 % des élus du département sont des élues. Pour autant, elles accèdent beaucoup moins souvent au mandat de maire et les choses ne s’améliorent pas. En fait, pour les femmes, quand il n’existe pas de contrainte forte, elles ne sont pas choisies ou s’autocensurent. On a parfois l’impression que le travail de féminisation des mandats est fait, or on recule. Notons aussi que les candidates qui ont le plus de difficultés à accéder à un mandat de maire sont les femmes racisées. Quand cela arrive, c’est souvent dans des circonstances exceptionnelles – un élu malade obligé de partir en cours de mandat comme ce fut le cas pour Meriem Derkaoui à Aubervilliers – ou un accès par intérim – comme dans le cas de Samira Tayebi qui est devenue maire de Clichy-sous-Bois quand Olivier Klein a été nommé ministre de la Ville.

En même temps, dans votre enquête, vous notez que les élus issus de l’immigration ou de territoires ultramarins sont de plus en plus nombreux. C’est plutôt une bonne nouvelle, non ?

V. A. : L’une de nos hypothèses, c’est que cette montée en puissance des élus racisés est une conséquence des révoltes urbaines de 2005 qui ont permis une politisation de la question de la représentation politique des minorités visibles. Mais, comme les femmes, ces élus racisés qui représentent désormais 36 % des conseillers municipaux du département se heurtent à un plafond de verre. Rappelons que, jusqu’en 2014, il n’y avait pas de maire racisé en Seine-Saint-Denis. Et, comme les femmes peuvent être cantonnées à des délégations réputées féminines (affaires sociales et petite enfance), ces élus peuvent aussi être limités à certaines délégations : le sport, la jeunesse ou la lutte contre les discriminations. Néanmoins, les choses sont en train de changer. À la suite des élections de 2020, on comptait 7 maires racisés dans le département. En examinant les listes pour le scrutin de 2026, on remarque beaucoup de têtes de liste racisées.

Justement, vous consacrez un chapitre du livre aux maires issus de l’immigration ou des territoires ultramarins et à leurs parcours. Qu’ont-ils en commun ?

V. A. : Il faut noter une grande diversité des profils et se garder de généraliser. Qu’ont en commun Azzedine Taïbi, maire de Stains, qui a travaillé comme éducateur jeunesse et Karim Bouamrane, maire de Saint-Ouen, cadre en entreprise ? Certains vont arriver à la politique par l’associatif, d’autres vont suivre un chemin plus classique au sein d’un parti, comme Rolin Cranoly, le maire de Gagny engagé à droite… Néanmoins, dans les discussions que nous avons eues avec les élus, on note qu’ils ont en commun l’expérience de différentes formes de racisme dans leur vie personnelle ou politique, le fait d’avoir subi des formes d’assignation. Ils ont aussi un autre point de convergence, commun d’ailleurs aux autres élus : la plupart sont des cadres. Pour le reste, les itinéraires sont très différents.

En dépit des difficultés, vous montrez donc qu’il existe une forme de dynamisme politique en Seine-Saint-Denis. Pour autant, la participation aux élections ne décolle pas. Comment expliquer ce décalage ?

V. A. : Nous n’en sommes pas au stade de l’explication, mais du constat. Nous, nous avons travaillé sur l’engagement, non sur le vote. Ce que nous observons, c’est que le renouvellement des élus n’enraye pas l’abstention. C’est effectivement un peu décevant. Cependant, de façon plus positive, notre enquête montre que l’échelon municipal est un échelon de mobilisation politique important puisque plein de personnes se portent volontaires pour briguer un mandat et que le nombre de listes candidates est en augmentation.

Le premier tour des municipales se tient dans quelques jours. En examinant les listes, qu’avez-vous appris ?

V. A. : Notre premier travail a été de passer ces listes à la loupe. Les candidats dans le 93, ce sont un peu plus de 9 000 noms ! Et 195 listes pour 40 communes. Pour l’instant, nous avons plus particulièrement regardé les têtes de listes et noté des progressions. Alors qu’en 2020 on comptait 53 femmes, on est passé à 64, soit une hausse de 25 à 33 %. On constate également une hausse des personnes racisées parmi les têtes de liste qui passent de 62 en 2020 à 77 en 2026, soit une augmentation de 29 à 39 %. Cela confirme nos intuitions sur les personnes racisées et nuance notre constat sur les femmes. Et cela montre combien ces mandats sont disputés !

Infos pratiques : « Élus des banlieues populaires », un ouvrage dirigé par Marie-Hélène Bacqué et Jeanne Demoulin. 112 pages. 11 €. Collection La vie des idées. Éd. PUF. Plus d’infos sur puf.com. Entretien publié à la veille du premier tour des élections municipales.

Mairie de Malakoff / © Sylvain Lafay
Mairie de Malakoff / © Sylvain Lafay
La mairie de Bobigny / © Sylvain Lafay
La mairie de Bobigny / © Sylvain Lafay
La mairie de Stains / © Sylvain Lafay
La mairie de Stains / © Sylvain Lafay
L'hôtel de ville de Montreuil / © Fred Romero (Creative commons - Flickr)
L’hôtel de ville de Montreuil / © Fred Romero (Creative commons – Flickr)