Balades
|

« C’est Versailles à nous » : au Plus Petit Cirque du Monde, on apprend à réparer

Il y a un chapiteau en bois à Bagneux, coincé entre une ancienne fabrique de missiles et une forêt que personne n'a plantée. Le Plus Petit Cirque du Monde a dix ans. Eleftérios Kechagioglou, son directeur, nous raconte comment on sort d'un bâtiment pour habiter un territoire.

Plus Petit Cirque du Monde à Bagneux. DR

Aux Blagis, une forêt a poussé toute seule depuis que plus personne ne tond. Personne ne l’a plantée, personne ne s’en occupe. Et depuis les canicules, les habitants des tours plein ouest descendent s’y réfugier l’été. À deux kilomètres, sur l’ancien parking de la Direction générale de l’armement, là où l’on fabriquait des missiles sol-air, un lycée professionnel va naître. Entre les deux, impasse de la Renardière, il y a un chapiteau en bois où l’on apprend à marcher sur les mains.

Le Plus Petit Cirque du Monde a dix ans. Son directeur, Eleftérios Kechagioglou, a commencé par faire des spectacles. Maintenant, il arpente les cités-jardins des années 20, recueille la mémoire des grands ensembles avant démolition, et explique pourquoi les futurs architectes ne veulent plus construire, seulement réparer.

Enlarge your Paris : Le Plus Petit Cirque du Monde a dix ans. Qu’est-ce qui s’est passé depuis l’ouverture ?

Eleftérios Kechagioglou : Quand on a construit ce lieu avec Patrick Bouchain et Loïc Julienne, le chantier était ouvert aux habitants, la programmation se pensait avec eux. Et puis j’ai commencé à lire des gens comme Pablo Servigne. Quand tu comprends que ce qu’on appelait le progrès n’en était peut-être pas un, c’est un choc. Je me suis dit : on ne peut plus rester dans son coin à faire des spectacles. Le PPCM est entouré de quartiers où les gens se demandent comment ils vont vivre demain, s’il y a des alternatives au trafic. Ce ne sont pas mes problèmes à moi, mais ce sont ceux de mes voisins. Alors on est sortis du bâtiment. On a commencé par marcher.

« Les familles s’envoyaient des cartes postales avec la photo de leur immeuble. Elles disaient : C’est Versailles à nous. »

Vous avez obtenu un label inattendu pour un lieu de banlieue…

E. K. : Le ministère de la Culture nous a labellisés « Centre culturel de rencontre » — le plus ancien label du ministère, créé en 1962 pour la saline royale d’Arc-et-Senans, la chartreuse de Villeneuve-lèz-Avignon, l’abbaye de Royaumont. Les grands lieux chics du patrimoine français. On est devenus le premier lieu de banlieue à l’obtenir. Notre thématique : les patrimoines des périphéries.

On revisite les expériences architecturales des banlieues françaises des années 20 jusqu’à aujourd’hui. Quand ces immeubles ont été construits entre la Première Guerre mondiale et les Trente Glorieuses, c’était le paradis pour les familles qui y entraient : l’eau chaude, le chauffage central, une vraie salle de bains. Elles s’envoyaient des cartes postales avec la photo de leur immeuble. Elles disaient : « C’est Versailles à nous. » Aujourd’hui, la banlieue est mal-aimée. Nous, on essaie de raconter cette histoire.

Vous avez des exemples contemporains ?

E. K. : On travaille au Champ des Oiseaux, une cité-jardin construite à la fin des années 20 par Marcel Lods et Eugène Beaudouin — l’un des premiers îlots français en éléments préfabriqués. À l’époque, une société appelée Pax choisissait les ouvriers « les plus méritants » pour y habiter, les « bons éléments » — c’est-à-dire pas trop à gauche. Cette cité devait être démolie. Finalement, le bailleur va la réhabiliter, et on va accompagner les habitants pendant le relogement. Détruire aurait été trop violent, mais plus les gens partent, plus ça devient difficile à habiter pour ceux qui restent. C’est sacrément complexe.

Pas très loin, aux Blagis, un grand ensemble des années 50 conçu par Guillaume Gillet. Sur le coteau, une vraie forêt a poussé depuis que plus personne ne s’en occupe. C’est magnifique, et c’est délaissé. Depuis le covid et les canicules, les gens ont très chaud dans ces appartements plein ouest : ils descendent. Il y a un usage réel, mais aucun espace pensé pour eux. On travaille avec des jardiniers paysagistes et les enfants des écoles pour réinventer ces lieux.

« Les futurs architectes ne veulent plus construire. Ils veulent réparer. »

Vous travaillez aussi sur un projet de lycée, sur un site qui n’a rien d’ordinaire…

E. K. : Sur l’ancien parking de la Direction générale de l’armement — là où on fabriquait des missiles sol-air. Patrick Bouchain voulait rapprocher les architectes des lycées professionnels. Ces deux mondes ne se rencontrent que sur les chantiers, dans une hiérarchie totale. L’idée, c’est de donner aux professionnels un droit à la conception, pas seulement à l’exécution. Parce qu’il va falloir beaucoup réparer — et la société ne sait plus réparer. Les jeunes architectes, eux, veulent s’y mettre. L’année dernière, sur 120 projets de fin d’études à Paris-Malaquais, il y avait 120 projets de rénovation. Zéro construction neuve. Les futurs architectes ne veulent plus construire. Ils veulent réparer.

Et le cirque, dans tout ça — il n’est pas un peu oublié ?

E. K. : Le corps reste au centre. Dans tous nos projets, on intègre le corps : des arpentages, des longues marches. C’est avec le corps qu’on expérimente, qu’on comprend un territoire. Patrick Bouchain a construit plus de cirques que n’importe qui — l’Académie Fratellini à Saint-Denis, Zingaro à Aubervilliers, nous à Bagneux. Pour lui, l’architecture éphémère est la meilleure, celle qui laisse le plus de liberté. On prépare une exposition avec les architectes Dimitra Kanellopoulou et Amine Slimani. Et on continue ici. Si on veut réparer le monde, il faut des gens qui apprennent à réparer.

Infos pratiques : le Plus Petit Cirque du Monde, impasse de la Renardière, 104, avenue Salvador-Allende, Bagneux (92). Accès : métro Barbara ou Lucie Aubrac (ligne 4), puis bus 188 Arrêt Les Brugnauts. Plus d’infos sur lepluspetitcirquedumonde.fr

Exposition « Périphéries – S’engager avec le déjà-là ». Du 20 février au 13 mars 2026, galerie Callot, 1, rue Jacques Callot (Paris 6e). Plus d’infos sur paris-malaquais.archi.fr

Plus Petit Cirque du Monde à Bagneux. Ⓒ Photo Club Bagneux

À lire aussi : La plus belle gare du monde est à Villejuif–Gustave Roussy : la banlieue au sommet de l’architecture

À lire aussi : Les cités-jardins du Grand Paris, un patrimoine qui cherche à se faire connaître

À lire aussi : Entre Paris et la banlieue, un voyage dans la Zone