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À Bagneux, des acrobates, des missiles et une forêt que personne n’a plantée

Entre une ancienne fabrique de missiles sol-air et une forêt qui a poussé toute seule, il y a un chapiteau en bois où l'on apprend à marcher sur les mains. Bienvenue au Plus Petit Cirque du Monde, à Bagneux, dix ans et pas une ride. Son directeur Eleftérios Kechagioglou a commencé par des spectacles. Maintenant, il envoie ses acrobates arpenter les cités-jardins des années 20, il transforme un terrain de l'armée en lycée, et nous explique pourquoi les futurs architectes ne veulent plus construire.

Le Grand Voyage, arpentage dans la Métropole du Grand Paris. DR
Le Grand Voyage, arpentage dans la Métropole du Grand Paris. DR

Le Plus Petit Cirque du Monde (PPCM) a dix ans. Qu’est-ce qui s’est passé depuis l’ouverture ?

Eleftérios Kechagioglou : Quand on a construit ce lieu en 2014-2015 avec les architectes Patrick Bouchain et Loïc Julienne, c’était déjà une aventure. Le chantier était ouvert aux habitants, la programmation se pensait vraiment avec eux. On était en travaux mais on était déjà ouverts. Et puis j’ai commencé à lire des gens comme Pablo Servigne. Quand tu comprends que ce qu’on appelait le progrès n’en était peut-être pas un, intellectuellement, c’est un choc. Je me suis dit : on ne peut plus rester dans son coin à faire des spectacles, même en étant très accueillants et ouverts à tous. Le PPCM est entouré de quartiers où les gens se demandent comment ils vont vivre demain, comment ils vont s’en sortir, s’il y a des alternatives au trafic. Ce ne sont pas mes problèmes à moi, mais ce sont ceux de mes voisins.

« On est sortis du bâtiment »

Concrètement, qu’est-ce que ça a changé dans votre façon de travailler ?

E. K. : On est sortis du bâtiment. On a commencé par marcher. Des longues marches dans les quartiers, pour aller voir ce qu’il y a autour, questionner les habitants, documenter. Et on a travaillé avec les enfants des écoles, avec les résidents. L’idée, c’est de ne plus habiter uniquement son espace confiné – son 30 ou 40 mètres carrés –, mais d’habiter aussi son bas d’immeuble, son espace extérieur, sa ville. Donner de l’attention à ce qu’on ne regardait plus : le vivant, la plante, l’insecte. Ne plus regarder tout ça comme un décor.

Parce que la société a classé les lieux : centralité ou périphérie, beau ou laid. Tout ça peut être repensé. Ce qu’on pense comme très beau est parfois détruit par les produits phytosanitaires, ça coupe toute la biodiversité. Ou alors ce sont des appartements vides, un décor minéralisé où il n’y a plus de vie. Paris est magnifique, mais il y a des millions de rats dans les rues qui sont vus comme des intrus, alors que c’est la vie. On a tellement voulu assainir la ville que tout a été inversé.

Vous avez obtenu un label inattendu pour un lieu de banlieue…

E. K. : Le ministère de la Culture nous a labellisés « Centre culturel de rencontre ». C’est le plus ancien label du ministère, créé en 1962 pour la saline royale d’Arc-et-Senans, la chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon et l’abbaye de Royaumont. Les grands lieux chics du patrimoine français. Après des années de bataille, on est devenus le premier lieu de banlieue à l’obtenir. Notre thématique : les patrimoines des périphéries.

Concrètement, on revisite les expériences architecturales des banlieues françaises des années 20 jusqu’à aujourd’hui : les premières HBM, les grands ensembles des années 50. Quand ces immeubles ont été construits entre la Première Guerre mondiale et les Trente Glorieuses, c’était le paradis pour les gens qui y entraient. L’eau chaude, le chauffage central, une vraie salle de bains. Les familles s’envoyaient des cartes postales avec la photo de leur immeuble. Ils disaient : « C’est Versailles à nous ». Aujourd’hui, la banlieue est mal-aimée. Nous, on essaie de raconter cette histoire.

Plus Petit Cirque du Monde à Bagneux. DR
Plus Petit Cirque du Monde à Bagneux. Ⓒ Photo Club Bagneux

« C’est Versailles à nous »

Vous avez des exemples actuels ?

E. K. : On travaille en ce moment au Champ des Oiseaux, une cité-jardin construite à la fin des années 20 à Bagneux par Marcel Lods et Eugène Beaudouin. C’est l’un des premiers îlots construits en France avec des éléments préfabriqués. Et il y a toute une histoire sociale : à l’époque, une société appelée Pax choisissait les ouvriers « les plus méritants » pour y habiter, les « bons éléments », c’est-à-dire pas trop à gauche. Cette cité devait être démolie. Finalement, le bailleur va la réhabiliter. On va accompagner les habitants pendant le relogement : on écoute, on enregistre parfois. Détruire aurait été trop violent, mais plus les gens partent, plus ça devient difficile à habiter pour ceux qui restent. C’est sacrément complexe.

Pas très loin, on travaille aussi aux Blagis, un grand ensemble des années 0 construit par l’architecte Guillaume Gillet, celui qui a fait Fleury-Mérogis. Il y a des espaces extérieurs sur un coteau. Une vraie forêt a poussé depuis que plus personne ne s’en occupe. C’est magnifique, mais c’est délaissé. Depuis le covid et les canicules, les gens ont très chaud dans ces appartements plein ouest, ils descendent. Il y a un usage, mais pas d’espace pensé pour eux. On travaille avec des jardiniers paysagistes comme Le Temps de la Terre et les enfants des écoles pour réinventer ces lieux.

À qui appartiennent les espaces verts ?

À qui appartiennent ces espaces verts ?

E. K. : Aux bailleurs. Dans les années 50, ils ont acheté d’immenses parcelles. Ce ne sont pas des espaces publics, donc la ville ne s’en occupe pas. Dans les pays nordiques, il existe un droit d’accès à la nature : tu peux traverser n’importe quel terrain, même privé. En France, on a voté une loi l’année dernière qui dit le contraire. Ça montre bien que la nature ne peut appartenir à personne, au fond.

Vous travaillez aussi sur un projet de lycée ?

E. K. : Oui, sur l’ancien parking de la Direction générale de l’armement. Là où on fabriquait des radars et des missiles sol-air. Patrick Bouchain voulait rapprocher les architectes des lycées professionnels. Ces deux mondes ne se rencontrent que sur les chantiers, dans une hiérarchie totale. Alors qu’on a de plus en plus besoin de leur intelligence. L’idée, c’est de leur donner un droit à la conception, pas seulement à l’exécution. Parce qu’il va falloir beaucoup réparer. Et la société ne sait plus réparer. Justement, les jeunes architectes veulent s’y mettre, à réparer, plutôt qu’à construire du neuf : L’année dernière, sur 120 projets de fin d’études à l’école d’architecture de Paris-Malaquais, on a vu 120 projets de rénovation. Zéro construction neuve. Les futurs architectes ne veulent pas construire. Ils veulent réparer.

Et le cirque, dans tout ça… ce n’est pas un peu loin, un peu délaissé par vos projets urbains ?

E. K. : Le corps reste au centre. Patrick Bouchain a construit plus de cirques que n’importe qui : l’Académie Fratellini à Saint-Denis, Zingaro à Aubervilliers, nous à Bagneux, le chapiteau du Centre Pompidou mobile… Pour lui, l’architecture éphémère est la meilleure, celle qui laisse le plus de liberté. Nous, dans tous nos projets, on intègre le corps. On fait des arpentages, des longues marches. C’est avec le corps qu’on expérimente, qu’on comprend un territoire. On prépare une exposition avec les architectes Dimitra Kanellopoulou et Amine Slimani, qui raconte tout ce travail décliné à l’international. Vernissage le 19 février à 18 h, à la galerie Callot de l’école d’architecture de Paris-Malaquais. Et on continue ici, à Bagneux. Si on veut réparer le monde, il faut des gens qui apprennent réparer.

Infos pratiques : le Plus Petit Cirque du Monde, impasse de la Renardière, 104, avenue Salvador-Allende, Bagneux (92). Accès : métro Barbara ou Lucie Aubrac (ligne 4), puis bus 188 Arrêt Les Brugnauts. Plus d’infos sur lepluspetitcirquedumonde.fr

Exposition « Périphéries – S’engager avec le déjà-là ». Du 20 février au 13 mars 2026, galerie Callot, 1, rue Jacques Callot (Paris 6e). Plus d’infos sur paris-malaquais.archi.fr

Escaladant et revisitant Timisoara ©DR
Escaladant et revisitant Timisoara, en Roumanie. DR