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La mante religieuse est arrivée en Île-de-France. Ce n’est pas une bonne nouvelle

L’ethnobotaniste Valentine Diguet devant un bassin de rétention des eaux de la rivière de l’Yvette, Gif-sur-Yvette. Jéromine Derigny pour Enlarge your Paris

Un rapport de l’Agence régionale de la biodiversité dresse le premier état de santé complet du vivant francilien sous l’effet du réchauffement. Verdict : la transformation est bien engagée et elle concerne les forêts, les zones humides, les champs que vous traversez à chaque randonnée et balade.

Il y a trente ans, la mante religieuse était une curiosité méridionale, localisée à quelques secteurs chauds de la région. Elle est aujourd’hui très largement établie en Île-de-France. Les orchidées thermophiles, elles, apparaissent dans des prairies où on ne les avait jamais recensées. Pendant ce temps, la cordulie bronzée — cette libellule des eaux fraîches que les marcheurs de la ceinture verte connaissent bien — recule d’environ un tiers en 15 ans.

Ce n’est pas une anecdote naturaliste. C’est le signe d’un basculement profond que documente le rapport « État de santé de la biodiversité en Île-de-France », publié en mars 2026 par l’Agence régionale de la biodiversité (ARB ÏdF) et L’Institut Paris Region — 100 pages de données naturalistes et d’observations de terrain, les premières du genre à cette échelle régionale. La conclusion est sans ambiguïté : le climat régional a gagné plus d’un degré depuis le milieu du XXᵉ siècle, et la trajectoire de réchauffement prévoit environ deux degrés supplémentaires d’ici 2050 si les tendances actuelles se poursuivent. Pour la biodiversité francilienne, la menace n’est plus abstraite. Elle est déjà là.

La redistribution, pas l’effondrement — mais c’est tout aussi grave

Le rapport pose d’emblée une nuance importante : la biodiversité ne disparaît donc pas uniquement, elle se redistribue. Des espèces thermophiles progressent pendant que d’autres, adaptées aux conditions fraîches, déclinent. Ces redistributions témoignent, écrivent les auteurs, d’un ajustement continu des communautés aux nouvelles conditions climatiques. Mais cette recomposition a un coût invisible. Ce sont les espèces spécialisées — celles qui font la richesse discrète d’un milieu, la libellule d’une mare particulière, le papillon d’une lisière précise — qui disparaissent en premier. La quantité de nature ne s’effondre pas forcément. Sa qualité, si.

Les forêts : refuges pour combien de temps ?

L’Île-de-France est une région forestière. Fontainebleau, Rambouillet, Montmorency, les massifs de l’Oise et de la Seine-et-Marne : des centaines de milliers d’hectares accessibles en RER ou en Transilien. Le rapport le confirme : les forêts restent des refuges pour certaines espèces sensibles à la chaleur grâce à un microclimat plus stable et à des pressions anthropiques modérées. Ce rôle protecteur est réel et précieux. Sous la canopée, la température peut rester sensiblement inférieure à celle des champs ou des villes. C’est ce qui explique que certains insectes et amphibiens y résistent encore. Mais le rapport est prudent sur la durabilité de ce refuge : cette fonction protectrice pourrait diminuer si les températures continuent de progresser et si les épisodes extrêmes se multiplient.

« Les aires protégées sont appelées à jouer simultanément deux rôles : préserver les espèces les plus sensibles et offrir des espaces permettant aux communautés biologiques de se réorganiser face au changement climatique. » Les gestionnaires d’espaces naturels que les chercheurs ont interrogés soulignent la nécessité d’intégrer ces enjeux dans les pratiques quotidiennes, même si les moyens et les stratégies ne sont pas toujours adaptés à la vitesse des transformations écologiques. L’actualité ne permet pas de penser que cela va s’inverser à court terme. 

Les zones humides de la ceinture verte, en première ligne

C’est peut-être là que le constat est le plus alarmant pour les habitués de la Randopolitain et des promenades de la ceinture verte. Mares de l’Hurepoix, marais de la Bassée, étangs de Saclay, zones humides des vallées de la Marne et de l’Oise : ces milieux sont à la fois les plus riches biologiquement et les plus vulnérables. « La hausse des températures de l’eau, combinée à des baisses de débits estivaux pouvant atteindre 30 %, fragilise la reproduction des espèces sensibles et déstabilise les zones humides. »

Les stations de suivi le confirment : les sites les plus exposés au réchauffement printanier et estival enregistrent les modifications les plus marquées dans la composition de leurs communautés. Pour la grenouille rousse — qui se reproduit dès février dans les mares et fossés —, pour le sympétrum noir (libellule en danger critique d’extinction en IDF), pour des dizaines d’espèces liées à l’eau, ces milieux ne sont pas un décor de balade. C’est leur seul habitat viable. Or ces milieux, déjà soumis à des pressions d’usage, voient leur capacité d’adaptation diminuer.

L’agriculture : la moitié du territoire sous pression

On l’oublie souvent quand on pense à la nature francilienne : les champs couvrent près de la moitié de la région. Beauce, Brie, Gâtinais, plateau de Saclay, plaine de France — c’est un paysage agricole immense, traversé par des millions de Franciliens sans qu’ils y prêtent toujours attention. 

« Les milieux agricoles constituent un enjeu particulièrement important dans notre région car ils occupent près de la moitié de l’Île-de-France. Premières victimes de l’extension de l’artificialisation, ils figurent également en première ligne des milieux touchés par le changement climatique. »

Le rapport détaille les effets concrets : la biodiversité qu’ils accueillent est en fort déclin, avec des effets négatifs sur les rendements (sécheresses et gels tardifs), sur la capacité des sols à retenir ou à absorber l’eau de pluie, sur la résistance des cultures aux parasites et aux pathogènes. Moins de pollinisateurs, des sols moins résilients, des cultures plus fragiles : c’est un cercle vicieux que le réchauffement accélère, sans en être toujours la cause première.

Un territoire déjà fragilisé qui ne peut pas absorber seul

Ce que le rapport pointe avec insistance, c’est que le changement climatique n’arrive pas sur un territoire intact. Il s’ajoute à des décennies d’artificialisation, de fragmentation des habitats et d’agriculture intensive. Dans une région dense comme l’Île-de-France, la préservation et la restauration des milieux naturels deviennent non seulement un enjeu écologique, mais aussi une condition de résilience pour l’ensemble du territoire.

« On ne s’adaptera pas à une France à +4 °C sans casse. »  Christophe Cassou, climatologue, membre du GREC francilien, co-auteur du 6ᵉ rapport du GIEC

Certaines limites d’adaptation sont incompressibles, précise-t-il — en particulier celles liées au vivant, aux écosystèmes, à l’eau, à l’agriculture. Le rapport le formule clairement : préserver la biodiversité n’est pas qu’un objectif environnemental. C’est un moyen indispensable pour adapter durablement les territoires au climat de demain.

Ce que ça change pour marcher, pédaler, randonner en IDF

L’ARB ne se contente pas du diagnostic. Elle pointe des leviers concrets, regroupés sous l’étiquette « solutions fondées sur la nature ». Des actions qui contribuent à rafraîchir le climat local, gérer l’eau, stocker du carbone et maintenir des habitats favorables.

« Zones humides fonctionnelles, forêts diversifiées, friches urbaines, sols perméables, murs végétalisés : ces éléments contribuent simultanément à rafraîchir le climat local, gérer l’eau, stocker du carbone et maintenir des habitats favorables. »

Concrètement : restaurer les zones humides de la ceinture verte plutôt que de les drainer, diversifier les peuplements forestiers pour les rendre moins vulnérables aux épidémies d’insectes ravageurs, maintenir les continuités écologiques qui permettent aux espèces de se déplacer. Des actions que portent déjà, à leur échelle, IDF Nature, l’Agence des espaces verts, et de nombreuses collectivités locales — mais que le rapport invite à accélérer très fortement.

Pour les randonneurs et cyclistes qui parcourent chaque week-end les forêts de Rambouillet ou de Fontainebleau, les bords de Marne ou les sentiers du Gâtinais : ce que vous observez — moins de libellules sur certaines mares, des espèces nouvelles dans des prairies autrefois banales — n’est pas une curiosité. C’est la mesure exacte du basculement en cours.

Le rapport complet est à lire ici : « État de santé de la biodiversité en Île-de-France », mars 2026

La rivière du Crould, entre Gonesse et Bonneuil, près de l’aéroport du Bourget. Jéromine Derigny pour Enlarge your Paris

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