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À Bussy-Saint-Georges, on a visité le temple qui a fait fermer la Tour Eiffel

Des moines hindou, à Bussy-Saint-Georges. Pauline Pellissier pour Enlarge your Paris
Des moines hindou, à Bussy-Saint-Georges. Pauline Pellissier pour Enlarge your Paris

Une synagogue, deux pagodes bouddhistes, une mosquée, et désormais le plus grand temple hindou de style traditionnel d'Europe continentale. Le Mandir du mouvement BAPS, dont la visite d'une délégation à la Tour Eiffel a déclenché une grève du personnel et la fermeture du monument, ouvre au public à Bussy-Saint-Georges (Seine-et-Marne). Reportage au bout du RER A, là où la ville nouvelle a organisé le sacré.

Après 37 minutes dans le RER A depuis Nation, on descend à Bussy-Saint-Georges, dernière station avant le secteur aménagé par Disney. La ville nouvelle déroule ses perspectives au cordeau, ses ronds-points ornés d’éléphants de pierre et de dragons, ses résidences neuves alignées sur des boulevards trop larges. Bussy comptait 500 habitants en 1985. Elle en vise 50 000 à l’horizon 2030.

Une vingtaine de minutes de marche à travers le parc du Génitoy et on débouche sur l’allée Madame de Montespan, qui porte le nom quelque peu grandiloquent d’Esplanade des Religions et des Cultures. Entourée par endroits de barrières métalliques, l’allée connaît des travaux d’aménagement qui rompent momentanément l’unité visuelle et en altèrent quelque peu l’esthétique. Mais l’endroit vaut clairement le détour car la concentration d’édifices religieux sur ces 700 mètres linéaires en fait un lieu unique en France, voire au monde.

Agrémentée d’un skate parc et d’un boulodrome (où des mamies asiatiques se retrouvent pour danser une sorte de Madison), cette promenade nous fait passer devant la synagogue de Bussy (actuellement en travaux), devant le temple bouddhiste taïwanais Fo Guang Shan (inauguré en 2012), le temple bouddhiste Wat Velouvanaram reconnaissable à sa pagode laotienne (datant de 2012 également), puis devant la mosquée de Val-de-Bussy (ouverte en 2014) qui fait aussi école primaire.

Un temple rutilant face à un château en ruines

Arrivé au bout de l’allée, deux mondes se font face. D’un côté, les ruines du château du Génitoy, corps de logis du XVIIe siècle entouré de douves, inscrit aux Monuments historiques en 1996, propriété successive du parlementaire Christophe de Thou, de Joseph Fouché puis de James de Rothschild. Désaffecté, le site sert pour l’urbex (exploration urbaine). De l’autre, un monument de pierre claire de 3 500 m², hérissé de flèches sculptées à la main en Inde : le Mandir du mouvement hindou BAPS, achevé la semaine dernière.

Pour compléter ce rassemblement d’édifices des 5 grandes religions, il faudrait y ajouter l’église catholique Notre-Dame-du-Val située à 1,7 km, dans une artère parallèle. Ouverte en 1998, sa forme ronde pourrait évoquer un gymnase ou une piscine, avant qu’on ne remarque son clocher, une flèche de verre de 35 mètres de haut. Qui dit ville nouvelle, dit succession de nouvelles constructions et nécessité pour les édifices religieux de se faire remarquer.

C’est le cas du temple hindouiste BAPS Swaminarayan Mandir, présenté comme le plus grand temple hindou construit dans un style traditionnel en Europe continentale. En cette semaine d’inauguration, c’est la frénésie : des SUV immatriculés à l’étranger, le plus souvent au Royaume-Uni, se garent autour de l’édifice et laissent descendre des fidèles avides de découvrir l’end

Le temple de Bussy-Saint-Georges. Pauline Pellissier pour Enlarge your Paris
Le temple de Bussy-Saint-Georges. Pauline Pellissier pour Enlarge your Paris

roit. Des moines reconnaissables à leurs tenues safran rejoignent leur lieu de culte, et de nombreux bénévoles, là encore souvent anglo-saxons, veillent à sécuriser et filtrer l’entrée.

 

Une consécration sans presse, une tour fermée

Dimanche 6 septembre, le chef spirituel du mouvement, Mahant Swami Maharaj, 93 ans, a consacré le temple lors d’une cérémonie fermée à la presse, réservée aux moines et aux hommes, retransmise sur écrans géants devant 7 000 fidèles rassemblés sous un chapiteau. La veille, une délégation d’une centaine de membres du BAPS avait visité la Tour Eiffel en début d’horaires d’ouverture. La Société d’exploitation de la tour Eiffel (SETE) a reconnu que la délégation avait demandé que la visite soit organisée en limitant les « interactions avec les femmes », et admis que ces conditions n’auraient pas dû être acceptées. Le lundi 7 septembre, le personnel votait la grève pour dénoncer une discrimination sexuelle. La Tour Eiffel est restée fermée toute la journée.

Le BAPS (Bochasanwasi Akshar Purushottam Swaminarayan Sanstha), organisation fondée en 1907 au Gujarat, applique des règles strictes : végétarisme, abstinence, séparation des hommes et des femmes dans les cérémonies, moines tenus d’éviter tout contact physique avec les femmes. « On a des saints chez nous et ils ont des règles à respecter », expliquait un bénévole à l’AFP.

Le temple n’ouvrant à la visite qu’à midi, on nous oriente vers le « Festival de la Culture », qui se tient jusqu’au 14 septembre, histoire de célébrer en grande pompe cette inauguration. Cela se passe à 10 minutes à pied de là, dans d’immenses tentes blanches plus imposantes encore que le temple. En chemin, on traverse la ZAC du Sycomore, l’un des derniers quartiers à avoir vu le jour à Bussy-Saint-Georges. Tout autour, des friches en herbe, dont on ne sait pas s’il s’agit d’un parc, de futurs terrains de construction ou de champs marquant le début de la campagne.

Le temple de Bussy-Saint-Georges. Pauline Pellissier pour Enlarge your Paris
Le temple de Bussy-Saint-Georges. Pauline Pellissier pour Enlarge your Paris

Un festival culturel communautaire

Au détour d’une rue, la discussion s’engage avec Josiane et Françoise, deux retraitées assises sur un banc avec leurs chiens, qui résident dans le quartier depuis quelques mois. « Il est très joli ce temple, ça met un peu de beauté au milieu de tous ces immeubles modernes qui sont bien moches », estime la première. La seconde est plus réservée sur l’arrivée du mouvement hindouiste, dont la récente polémique dessert l’image de la ville. « On le sait que l’Inde est un pays avec de nombreux féminicides, que les Intouchables y sont discriminés, que cette société n’est pas des plus progressistes, donc je n’ai pas vraiment été étonnée de l’exclusion des femmes », raconte-t-elle.

Bien qu’elles déplorent le manque de commerces et de vie de quartier, Josiane et Françoise n’ont pas souhaité se rendre au festival, qu’elles pensent réservé à cette communauté. Nous si, par curiosité. Une fois enregistré par les organisateurs, on pénètre dans les tentes, qui font office de salle d’attente, de restauration et de célébration, à destination des fidèles venus du monde entier. « 5 000 à 8 000 personnes sont attendues sur la durée de l’événement », nous indique une bénévole dont le badge précise qu’elle vient de Southampton. On est bluffé par l’efficacité de l’organisation. À la cafétéria, c’est sur un écran tactile qu’on choisit un paneer tikka wrap et un chai, avant d’aller récupérer la commande déjà prête.

Mains jointes et prosternations

Midi est enfin là et une petite queue s’agglutine à l’entrée du temple. On se fait doubler par des femmes en sari, qui s’estiment plus pressées que nous. Une fois passée une porte en bois finement sculptée, on dépose nos chaussures dans un casier, et on découvre, au rez-de-chaussée, une première grande pièce, ressemblant à une salle des fêtes. Elle comporte une estrade, une grande moquette à motifs colorés, et des chaises en plastique marron alignées, qui jurent un peu avec le reste.

Il nous faut monter un escalier en marbre pour accéder à la salle de prière à l’étage. Bien plus lumineuse, elle est surmontée d’un dôme blanc immaculé et entièrement décoré. On suit alors un chemin qui nous mène devant différentes statues de divinités, dont certaines sont recouvertes de tissus ocre et de pierres précieuses. Les croyants s’inclinent devant elles les mains jointes. En différents endroits, des tablettes digitales se proposent de recevoir leurs dons. Dans un coin de la pièce, un fidèle se prosterne complètement à plat ventre, et renouvelle plusieurs fois l’expérience, en signe de dévotion.

Vingt ans de charte buxangeorgienne

Le BAPS, nouveau venu, s’installe dans un dispositif unique en France. Dans les années 2000, la mairie de Bussy-Saint-Georges a vendu à prix avantageux des terrains aux représentants de plusieurs cultes, à une condition : signer une charte du bien vivre ensemble excluant tout prosélytisme. La première pierre est posée en 2006. La charte de l’association de l’Esplanade des Religions et des Cultures engage chaque membre à ne pas chercher à imposer sa religion et à respecter la liberté de conscience de tous.

Le modèle a tenu vingt ans. La question que pose l’arrivée du BAPS est simple : que devient une charte du vivre-ensemble quand l’un de ses signataires demande à un monument public d’écarter ses salariées ?

Deux hindouismes à dix jours d’écart

Le 30 août, Enlarge Your Paris était à La Chapelle pour la fête de Ganesh : les Tamouls sri-lankais du quartier, installés autour de la gare du Nord depuis les années 1980, brisaient des milliers de noix de coco au passage des chars, dans une procession de rue ouverte à tous. Dix jours plus tard, un mouvement gujarati inaugure un monument planifié, dans une ville planifiée, lors d’une cérémonie fermée. Il n’existe pas un hindouisme du Grand Paris mais plusieurs, aux sociologies et aux rapports à l’espace public radicalement différents. La métropole les accueille tous. Elle découvre cette semaine que cela ne va pas de soi.

Infos pratiques. BAPS Mandir, allée Madame de Montespan, Bussy-Saint-Georges (77). RER A, station Bussy-Saint-Georges. Visites libres et gratuites tous les jours de 12h à 19h30. Pas de photos et de vidéos possibles à l’intérieur. Il faut retirer ses chaussures à l’entrée, et avoir les épaules et les genoux couverts.

Les ruines du château face au temple de Bussy-Saint-Georges. Pauline Pellissier pour Enlarge your Paris
Les ruines du château face au temple de Bussy-Saint-Georges. Pauline Pellissier pour Enlarge your Paris
Le temple de Bussy-Saint-Georges. Pauline Pellissier pour Enlarge your Paris
Le temple de Bussy-Saint-Georges. Pauline Pellissier pour Enlarge your Paris