
À la Cité internationale universitaire de Paris, on vient pour étudier, se promener, dîner ou traverser le monde en quelques hectares. Mais cette utopie centenaire n’échappe jamais tout à fait aux secousses de l’Histoire. Illustration avec une histoire de plaque commémorative argentine qui pourrait tourner à la crise diplomatique.
Une utopie vieille de cent ans
On va à la Cité internationale universitaire pour s’allonger sur la Grande Pelouse, dîner coréen ou tunisien, voir une exposition, traverser quinze pays en une promenade. Chaque année, 12 000 étudiants, chercheurs et artistes de 150 nationalités vivent dans les 47 maisons de ce parc de 34 hectares, ouvert à tous. Mais ce décor est né d’un pari : en 1925, au lendemain de la Première Guerre mondiale, ses fondateurs imaginent que des étudiants du monde entier partageant le même jardin à vingt ans hésiteront à se faire la guerre à quarante. Le mécanisme est réglé comme une horloge diplomatique : la Ville de Paris offre un terrain, un État y construit sa maison, puis la remet à la Cité, qui en garantit les valeurs communes.
Réglé, sauf une fois. Pour trouver l’exception, il faut se glisser dans un recoin du campus, entre la Maison internationale — le grand vaisseau néoclassique financé par John D. Rockefeller Jr. — et ce que les étudiants appellent « le coin Poudlard », les bâtiments néogothiques en brique de la Fondation Deutsch de la Meurthe, qui évoquent une pension anglaise. Là, toute blanche sous ses tuiles, se tient la Maison de l’Argentine. Au-dessus de la porte rouge, une inscription gravée dit « Fondation Argentine ». Ouverte en 1928 — l’écrivain Julio Cortázar y vécut —, elle est restée, pour des raisons qui tiennent de l’anecdote historique, propriété de son pays fondateur.

Une plaque fait tanguer la cité idéale
Détail juridique longtemps sans conséquence, aujourd’hui au cœur d’un imbroglio. Depuis 2024, la maison est dirigée par un proche du président argentin d’extrême droite, qui a sa propre vision de l’histoire du pays — et de ce qui mérite d’être affiché sur les murs. En février, une plaque en hommage aux « 30 000 disparus et victimes du terrorisme d’État » de la dictature y a été retirée. La Cité, qui n’a pas autorité sur cette maison-là, a répondu avec ses moyens : le 24 mars, cinquante ans jour pour jour après le coup d’État de 1976, une plaque identique a été dévoilée à quelques mètres, sur la Maison internationale. Depuis, ce qui était une histoire entre étudiants, interne à la Cité U, devient une affaire publique : fin juillet, la Ville de Paris a demandé au Quai d’Orsay de se pencher sur la gestion de la résidence, et la presse nationale s’en empare à son tour.
Mais la meilleure réponse de la Cité est peut-être ailleurs. Selon nos informations, une dizaine d’étudiants argentins invités à quitter leur maison ont été relogés dans d’autres résidences du campus. Un siècle après sa fondation, l’utopie fonctionne encore exactement comme prévu : quand une maison ferme sa porte, les quarante-six autres en ouvrent une.

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4 septembre 2026 - Paris