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À Sèvres, on débite le viaduc autoroutier qui défigure la vallée de la Seine depuis 50 ans

Travaux de l’échangeur du Pont de Sèvres. DR

300 000 véhicules par jour, six voies à traverser pour atteindre un musée national et un trottoir qui disparaît sous vos pieds : bienvenue à l'échangeur de Sèvres, plat de nouilles autoroutier que le Département des Hauts-de-Seine promet de démêler d'ici à 2030. On est allé voir.

On a traversé

On a pratiqué cet échangeur un certain nombre de fois, comme piéton. On a cherché les escaliers dérobés qui permettent de passer de l’autoroute au parc de Brimborion. On s’est perdu, plusieurs fois, dans l’entrelacs des passages piétons entre le pont de Sèvres et l’entrée de la Manufacture. On a tenté la sortie du métro Pont de Sèvres, côté Boulogne : la gare routière est un îlot au milieu de la route, un cul-de-sac sans trottoir ni passage piéton entre les bus. L’effacement du piéton, symptomatique des années 70. Et partout, tout le temps, ce bruit. Ce bruit de voitures qui ne s’arrête jamais. Dans cet enchevêtrement de bretelles, viaducs et voies rapides que les urbanistes appellent un « plat de nouilles », 300 000 voitures et camions déferlent chaque jour. Un des plus beaux héritages des Trente Glorieuses : du béton, du bitume, et un mépris souverain pour tout ce qui n’a pas quatre roues et un moteur.

Le méandre qu’on ne voit plus

Pourtant, l’endroit est prodigieux. On est ici dans l’un des méandres les plus spectaculaires de la Seine, là où la vallée s’encaisse entre les coteaux boisés de Meudon et le domaine de Saint-Cloud. Pendant des siècles, c’est par ce passage que l’on allait de Versailles à Paris, en empruntant la vallée du ru de Marivel, cette petite rivière de neuf kilomètres qui descend de Porchefontaine, traverse Viroflay et Chaville, et se jette dans la Seine à quelques mètres du pont de Sèvres. Ce ru faisait tourner des moulins dès le XIe siècle, alimentait les blanchisseries de Sèvres, et son embouchure servait de port fluvial. Aujourd’hui, transformé en égout, il coule sous la nationale. On ne l’entend plus. Et de toute façon, on n’entend que le bruit des voitures.

C’est tout un paysage que la route a coupé. Un paysage qui a une mémoire longue. Les femmes de la Révolution ont emprunté ce chemin en sens inverse, le 6 octobre 1789, pour aller chercher Louis XVI à Versailles. Et c’est au pied de la colline de Brimborion, qui domine l’échangeur, que Madame de Pompadour avait installé sa « babiole » : un nid d’amour discret avec vue sur le fleuve, pendant qu’on lui construisait le château de Bellevue en surplomb. Un brimborion, c’est une chose de rien, un caprice, un bijou sans importance. Oui mais c’est dans ce brimborion que se négocièrent en secret les prémices de l’alliance franco-autrichienne de 1756, le renversement des alliances qui allait redessiner l’Europe. Un lieu de rien où s’est joué quelque chose d’immense. Avant de roupiller tranquillement dans cette belle vallée de la Seine. Avant que la route ne vienne tout percuter et pétrifier.

Ce que la N118 a coupé

Puis la N118 est arrivée en 1972. Et les routes ont découpé au scalpel l’un des plus beaux paysages de Seine du Grand Paris. Le parc de Brimborion, avec ses ruines du XVIIIe siècle, sa glacière enfouie et son panorama sur la vallée : isolé sur sa colline, cerné par les bretelles. Pour y monter depuis les quais, il faut trouver la sente derrière les barres d’immeubles – des escaliers dérobés que rien ne signale, coincés entre des grandes barres de bord de nationale construites dans les années 60-70. Le piéton qui ne connaît pas n’a aucune chance de deviner qu’il y a un parc derrière. C’est de l’urbanisme de dalle, pensé depuis le pare-brise : on a logé les gens le long de l’autoroute, ou installé des salariés, et les bâtiments massifs masquent le passage vers les sentes, les coteaux, le paysage.

Les chemins de Meudon, tranchés de la Seine. L’Île de Monsieur, où l’aristocratie venait jadis se relâcher loin de l’étiquette versaillaise, rachetée par Renault et transformée un temps en parking pour chars d’assaut. Aujourd’hui renaturée avec soin et devenue base de loisirs nautiques, mais toujours un îlot au milieu des flots automobiles. Le domaine de Saint-Cloud, à deux cents mètres à vol d’oiseau mais que l’on atteint péniblement si l’on est piéton. Les berges, inaccessibles. La Cité de la céramique, joyau national, musée de rang international, dont on atteint la porte après avoir contourné un giratoire et longé une voie rapide. Depuis cinquante-trois ans, l’écheveau de bitume a coupé la ville de son fleuve, et le piéton de son paysage.

Le « plat de nouilles » passe à la poêle

Bonne nouvelle… enfin ! Ça va changer. Le Département des Hauts-de-Seine vient de lancer un chantier colossal pour transformer cet échangeur autoroutier en échangeur urbain. Depuis janvier 2026, la première phase est engagée : la démolition et reconstruction du viaduc de sortie de la N118, cette rampe de béton qui bouchait l’horizon depuis un demi-siècle. Le choc, quand on passe aujourd’hui sur le pont : les tronçons du viaduc, découpés comme des Lego géants, empilés le long des quais. On n’avait pas vu le ciel à cet endroit depuis cinquante-trois ans. Coût estimé : au moins 50 millions d’euros, cofinancés par le Département et la Région.

À l’horizon 2029-2030, le projet que l’on a consulté sur le site internet du Département prévoit un « jardin à la française » de 7 000 m² devant la Cité de la céramique en lieu et place du rond-point, près de quatre kilomètres de pistes cyclables et de cheminements piétons, 7 000 m² d’espaces verts et 102 arbres supplémentaires. L’ambition affichée est de relier enfin ce que le béton avait séparé. Le domaine de Saint-Cloud, Brimborion, l’île de Monsieur, les berges. Sur le papier, c’est enthousiasmant. Sur le terrain, on se pose quand même quelques questions. Évidemment.

Quelques questions, quand même

Soyons clairs : il ne s’agit pas de supprimer l’échangeur, ni de faire disparaître les 300 000 voitures qui passent ici chaque jour, parce que les gens qui sont dedans vont bien quelque part – à Boulogne, à Paris, au travail, chez eux. On ne fait pas disparaître ou réduire un flux pareil d’un trait de crayon. L’idée, c’est d’y aller par étapes et de transformer un échangeur autoroutier en boulevard urbain : ralentir, simplifier, rendre de l’espace au piéton et au vélo sans prétendre vider la route. Et surtout, commencer à anticiper l’évaporation que la ligne 15 du Grand Paris Express va provoquer. Dans un peu plus d’un an, la 15 sud déposera des milliers de voyageurs au pied de ce méandre. Une partie du trafic automobile n’aura plus de raison d’être. C’est le pari.

Reste à voir les détails. Sur le pont de Sèvres, une piste cyclable est prévue sur le trottoir nord, ce même trottoir par lequel transitent déjà les voyageurs entre le terminus de la ligne 9 du métro 9, la station du T2 et, bientôt, la gare de la ligne 15. Des milliers de piétons et des cyclistes sur le même ruban d’asphalte. Ça promet d’être sportif. En tout cas, nous, on n’est pas fans.

Et puis il y a l’accès au patrimoine, qui pour nous n’est pas un sujet secondaire. Le jardin devant la Cité de la céramique est magnifique. Mais comment y arrive-t-on à pied depuis Boulogne ? Le passage vers Brimborion sera-t-il enfin lisible, balisé, dégagé des barres qui le masquent ? Les sentes de Meudon seront-elles reconnectées à la Seine ? Le promeneur trouvera-t-il le chemin du fleuve ? C’est là que le projet sera jugé : d’accord pour le nombre d’arbres plantés, mais la « traversabilité » réelle, c’est le sujet. On a lu le dossier de l’Autorité environnementale, qui se pose à peu près les mêmes questions : c’est ici.

Le dernier verrou !

En tout cas, dans les faits, un archipel de verdure se reconstitue malgré les nappes de béton qui coulent depuis 30 ans sur les anciennes emprises de la régie Renault. L’île Seguin a maintenant un parc en son cœur, et la passerelle piétonne qui relie désormais Boulogne-Billancourt à l’île permet enfin de rejoindre les berges, piétonnisées et végétalisées, sans se prendre la tête. L’île de Monsieur est devenue base de loisirs nautiques. Les berges se piétonnisent, lentement, en amont comme en aval. La Promenade des jardins a reconnecté le centre de Sèvres au pont. Morceau par morceau, le paysage se recoud. Et bientôt, des gens sortiront de la gare de la ligne 15 avec peut-être l’envie de marcher jusqu’à Saint-Cloud, de monter à Brimborion, de descendre au fleuve. De traverser, tout simplement.

L’échangeur de la Manufacture est le dernier verrou. Celui qui empêche, depuis 53 ans, l’un des plus beaux passages de la Seine en Île-de-France d’être à la hauteur de son histoire. On saura d’ici à 2030 si le plat de nouilles est enfin cuit, ou juste réchauffé. Maintenant, vous comprenez pourquoi on a consacré un article à ce pont autoroutier.

À consulter : L’avis de l’Autorité environnementale sur le projet de transformation de l’échangeur. Elle pose les mêmes questions que nous, notamment sur la cohabitation piétons-cyclistes sur le pont de Sèvres et sur l’absence de réduction du trafic automobile.

Travaux de l’échangeur du Pont de Sèvres. DR
Travaux de l’échangeur du Pont de Sèvres. DR
Travaux de l’échangeur du Pont de Sèvres. DR

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