
Aux Francs-Moisins, à Saint-Denis, La Place Santé n'est pas un cabinet médical comme les autres : zumba, musicothérapie, médiatrices parlant bambara et soninké, ateliers pour savoir quand aller aux urgences. Un modèle qui a fait ses preuves, et que l'État s'apprête à priver de 30 % de ses financements. Mathilde Andlauer, médecin généraliste, explique ce que ça veut dire concrètement.
Pouvez-vous nous présenter La Place Santé à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le centre de santé communautaire où vous travaillez ? D’ailleurs, qu’est-ce qu’un centre communautaire ?
Mathilde Andlauer : Un centre communautaire signifie que le patient doit être au centre de sa prise en charge, acteur de celle-ci. Notre vision du soin ne se limite pas à la simple consultation. Dans notre quartier, cela n’est pas suffisant pour faire de la santé. Dans notre équipe, nous sommes 6 médecins généralistes à temps partiel, une infirmière en pratique avancée spécialisée en prévention et en maladies chroniques, 4 médiatrices en santé qui accompagnent les patients en difficulté pour leur santé (aide à la prise de rendez-vous, ouverture des droits santé, reformulation ou traduction de consultation, parfois accompagnent physique des patients), un psy et bien sûr une équipe administrative ainsi qu’un coordinateur. L’enjeu est non seulement d’améliorer sa santé du patient, mais aussi de lui permettre d’acquérir des connaissances qui y sont liées ainsi que de créer du lien social. Car la santé, ce n’est pas que l’absence de maladies. C’est pourquoi nous proposons des ateliers d’activité physique adaptée, des ateliers jeux, de la musicothérapie, un groupe de marche… Le lieu a été créé sous forme associative mais, depuis, il s’est refondé en coopérative.
Vous vous inscrivez dans le cadre d’un dispositif pilote : les structures d’exercice coordonné participatives (SEC-Pa). Or, fin janvier, le ministère de la Santé a annoncé la fin de la période d’expérimentation… et donc des financements.
M. A. : Effectivement, il existe en France 26 structures qui sont dans ce dispositif expérimental créé après la crise du covid, dont deux en Seine-Saint-Denis. Ce dispositif permettait de doter des centres ou des maisons de santé présents dans des quartiers populaires pour coordonner les soins, faire participer les habitants… Ce dispositif a été évalué et a démontré son efficacité : il permet une baisse des dépenses de santé, de désencombrer les urgences. Je pense par exemple à un atelier que nous avons mené, qui était intitulé « mon enfant est malade ». Il a permis aux participants de savoir quand la venue à l’hôpital était nécessaire ou non. L’expérimentation devait passer dans le droit commun. On l’attendait. Mais la ministre a prévu que cette expérimentation prenne fin au 30 avril 2026. Or ce dispositif représente 30 % de nos financements ! Elle nous dit de ne pas nous inquiéter, qu’il y aura d’autres sources de financement comme l’Agence régionale de santé. Mais l’enveloppe sera moindre car, sur un même territoire, les projets vont être en concurrence les uns avec les autres et encore faudra-t-il que l’ARS décide de soutenir ces projets ! La ministre a récemment indiqué que le dispositif serait prolongé finalement jusqu’en octobre 2026. Mais cela ne nous intéresse pas. Il faut qu’il soit pérenne et qu’il puisse essaimer. Notamment dans les territoires ruraux où, en termes d’accès aux soins, les problématiques sont sensiblement les mêmes que dans les quartiers populaires.
Concrètement, pour La Place Santé, 30 % de financement en moins, qu’est-ce que ça veut dire ?
M. A. : Je préfère ne pas trop y penser… Ce sera difficile de financer les postes de médiation en santé alors que c’est un vrai métier, qui est maintenant reconnu. Cela ampute aussi le financement des accueillantes. Ce terme d’accueillante est important car leurs missions vont bien au-delà du secrétariat médical. Cela diminuera aussi les temps de coordination, de réunion, d’organisation des ateliers collectifs. Il est hors de question que le centre ferme mais on deviendrait un centre de soins pur, avec l’impossibilité de faire plus. Or, ici, en plus de tout ce que j’ai énoncé précédemment, on a aussi des cours de zumba, de la musicothérapie, des ateliers cuisine… Nos patients sont très paniqués. D’autant que, ne nous mentons pas : pour un jeune médecin, les Francs-Moisins, ce n’est pas forcément le lieu où on se projette. Or La Place Santé, parce qu’elle permet de travailler en équipe et d’inventer des choses, crée une attractivité.
Pouvez-vous nous préciser les conséquences directes que cette baisse de financement aurait sur les patients ?
M. A. : Le dispositif SEC-Pa a permis par exemple de financer de l’interprétariat par téléphone. Ici, nous avons des patients aux origines diverses et qui peuvent rencontrer des difficultés avec la langue française. Je pense aussi à ma collègue Asta qui est médiatrice et qui parle le bambara, le soninké. Si on devait la perdre, ce serait une catastrophe ! Or comment être soigné correctement si on n’est pas compris ? De même, la prévention sera moins bien faite ; on risque aussi de se retrouver avec des gens en rupture d’accès aux droits. Et je pense que la plus grosse perte sera celle du lien social. Nous avons organisé récemment un rassemblement pour exprimer notre mécontentement. Les patients présents – et ils étaient nombreux – nous disaient que La Place Santé était un lieu-ressource, leur famille, le cœur du quartier. Mais évidemment, rendre visible aux yeux d’un gouvernement l’accompagnement social et la chaleur humaine, c’est difficile…
Comment ceux qui le souhaitent peuvent-ils vous aider ?
M. A. : Déjà vous pouvez signer la pétition en ligne. Et si nous organisons de nouveaux rassemblements, il faut venir nous soutenir. Plus il y aura de monde et plus il y aura de presse pour relayer le sujet, plus cela nous aidera !
Pour soutenir La Place Santé, rendez-vous sur acsbe.info.fr


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5 mars 2026 - Saint Denis