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Michel Lussault : « Nous sommes en train de perdre le monde dans lequel nous avons appris à habiter »

Portraits de Michel Lussault pour le Seuil. Lyon le 10 juillet 2024. Bertrand Gaudillère.
Portraits de Michel Lussault pour le Seuil. Lyon le 10 juillet 2024. Bertrand Gaudillère.

Une campagne « submergée puis caramélisée », des forêts fermées, une métropole bouilloire : l'été 2026 a donné raison à Michel Lussault. Le géographe, auteur de Cohabitons !, explique pourquoi il faudra peut-être cesser de dire que la France a un climat tempéré - et pourquoi on ne fabriquera pas quelques îlots vivables au milieu de territoires devenus inhabitables.

Vous travaillez depuis longtemps sur l’anthropocène. Cet été 2026, l’avez vous davantage vécu comme chercheur ou comme habitant ?

D’abord comme chercheur, hélas.

Hélas parce que je suis extrêmement triste de voir à quel point les diagnostics que nous formulons depuis des années deviennent aujourd’hui une expérience ordinaire. Nous avions beaucoup travaillé sur l’insoutenabilité de nos modes d’habitation de la planète et sur le fait que nous allions être confrontés à des moments où l’in-habitabilité serait là très brutalement. Cet été en apporte une démonstration assez éclatante.

Nos manières de cohabiter sont à la fois l’origine et la destination de l’anthropocène. L’origine parce que nos prélèvements et nos émissions provoquent les forçages du système planétaire. La destination parce que ce sont les conditions mêmes dans lesquelles nous vivons qui sont désormais atteintes. Notre habitation met en péril notre habitation. Notre capacité à continuer à habiter.

En Île-de-France, cet été, on a eu une métropole bouilloire, des forêts fermées pour risque d’incendie, une végétation en souffrance. Un territoire qui se croyait tempéré est-il en train de perdre cette certitude ?

Il faut prendre l’habitude de ne plus dire que la France est un pays au climat tempéré. Le mot « tempéré » est intéressant parce qu’il exprime tout un imaginaire : celui de l’absence d’excès, de la régularité, de la douceur.

Regardez Angers et le Val de Loire. C’est la douceur angevine, le jardin de la France. En avril, il y a eu des inondations par remontée de nappes, avec jusqu’à 1,20 m ou 1,40 m d’eau dans les caves du centre-ville. J’ai interrogé des habitants : ils étaient complètement sidérés. Et quelques mois après, il fait plus de 42 degrés, la sécheresse est extrême, la Loire ressemble à un oued. Le jardin de la France a été submergé puis caramélisé.

C’est cette instabilité qui est nouvelle. Nous allons devoir apprendre à habiter avec des oscillations beaucoup plus brutales.

Et vous, personnellement, comment vivez-vous cette transformation ?

Je supporte très mal la chaleur, vraiment physiologiquement. Elle me ralentit énormément, elle m’empêche de travailler, elle me fait peur pour moi et pour mes proches. Et la sécheresse m’anéantit. Quand je traverse des paysages complètement dévastés, je trouve ça laid. Mon esthétique du paysage est celle des milieux tempérés. Je suis ligérien : le vert, l’eau, la fraîcheur font partie de mon monde.

Ce qui s’effondre n’est donc pas simplement climatique. C’est une culture habitante : un certain accès à l’eau et à son esthétique, au végétal, à la fraîcheur. Qu’est-ce qu’une culture du soleil quand vous ne pouvez plus être dehors les deux tiers de la journée parce que vous cramez ? Il y a quelques jours, on s’est arrêtés après une pluie d’orages. J’en ai presque pleuré. Un matin où vous n’avez pas chaud, vous êtes presque reconnaissant.

Pour un média comme le nôtre, qui passe son temps à inviter les gens à marcher autour de Paris, la question devient assez directe…

Mais bien sûr. Qu’est-ce que ce serait que de marcher autour de Paris sous 40 degrés ? Vous ne pouvez pas. Et ce n’est pas seulement la température. Les arbres ont tellement souffert depuis cinq ans qu’ils vont perdre des branches. Des forêts sont fermées à cause du risque d’incendie. Même certaines zones humides deviennent assez sèches pour que l’on craigne qu’elles brûlent.  Des espaces que nous considérions spontanément comme des refuges perdent à leur tour leur tempérance. On a encore échappé cette année aux méga feux en France. Mais on comprend maintenant que ce n’est plus une hypothèse abstraite. C’est un avenir possible.

Face à cela, on en revient souvent aux mêmes conseils individuels : boire, fermer ses volets, éviter de sortir, ne pas jeter son mégot…

Tout cela est utile. Mais la moralisation des comportements individuels ne peut pas tenir lieu de politique. Prenez la climatisation : il faut sortir de l’alternative simpliste « pas de clim » ou « chacun sa clim ». De la même manière, la piscine individuelle n’est pas une adaptation au dérèglement. La piscine, en fait, c’est le symptôme de notre dérèglement. Ce n’est pas la solution. Il faut raisonner à l’échelle des bâtiments, des rues, des métropoles, des territoires : créer de l’ombre, végétaliser, rouvrir les sols, permettre à l’eau pluviale de s’infiltrer, revoir certaines orientations de bâtiments, installer des pare-soleil, favoriser les circulations d’air. Nous avons transformé les hydrosystèmes urbains en plomberie : Il faut retrouver le cycle de l’eau.

Dit comme cela, on pourrait presque croire que nous avons surtout un problème technique à résoudre.

Mais justement, non. Le pire, ce qui me met peut-être le plus en colère, c’est qu’en fait on saurait faire. Seulement, faire réellement ce qu’il faudrait ferait entrer en conflit avec des rentes économiques, des intérêts installés, des modèles de profitabilité. C’est pour cela que l’adaptation n’est pas simplement une question d’ingénieurs ou d’urbanistes. Il y a des choix politiques derrière la manière dont nous construisons, dont nous organisons les mobilités, dont nous consommons le sol, l’eau et l’énergie.

Peut-on habiter un Grand Paris à 42 degrés ? 

Cela conduit à une question que vous posez dans votre dernier essai, Cohabitons ! : qu’est-ce qu’une « bonne vie » aujourd’hui ?

C’est probablement la question la plus fondamentale. Tout être humain doit pouvoir revendiquer une bonne vie dans une société juste. Mais qu’est-ce qu’une bonne vie ? Il faut accepter de poser la question, y compris quand elle coince, quand elle oblige à reconsidérer certaines choses auxquelles nous sommes attachés.

Pourquoi considérons-nous certaines pratiques comme absolument nécessaires ? Pourquoi l’avion low cost pour partir un week-end, certaines consommations ou certains équipements sont-ils devenus pour nous les attributs normaux d’une vie réussie ? Il faut reprendre la main sur nos imaginaires habitants. Cela ne signifie pas simplement prêcher le renoncement. Cela signifie se demander collectivement : à quoi tenons-nous réellement ?

Mais est-ce qu’on en est encore au « je sais bien que ce n’est pas soutenable, mais quand même, j’y ai droit » ? Comme le vol low cost pour “décompresser” un week-end dans une capitale européenne, la fast fashion pour “se faire plaisir”, le dernier smartphone “si rapide”…

Je pense que, pour certains, nous sommes déjà passés à autre chose. Pendant longtemps, c’était : « Je sais bien, mais quand même. » Je sais bien que ce n’est pas terrible, mais quand même, j’y ai droit. Aujourd’hui, j’entends : « Je sais bien, mais je m’en fous. » Oui, le changement climatique est là. Oui, l’anthropocène est là. Eh bien puisqu’on y est, je vais quand même bien profiter. C’est ce que j’appelle le congédiement du réel. On ne négocie même plus avec la réalité, on la répudie. Regardez les stations de ski. Un rapport dit en substance que certaines stations situées suffisamment haut pourraient encore disposer d’un enneigement exploitable pendant quelques décennies. Et la réaction devient : « Ah chouette, on en a encore pour vingt-cinq ans. » Comme si la conclusion était : profitons-en jusqu’au bout. C’est exactement ça, le congédiement du réel.

Et si l’on revient au Grand Paris, par quoi faudrait-il commencer ?

Par regarder correctement les géographies dans lesquelles nous vivons. Il faut cesser d’opposer Paris, la banlieue, le périurbain, la campagne comme s’il s’agissait de mondes séparés. Les organisations urbaines contemporaines sont faites de chaînes d’interdépendances extrêmement longues. La banlieue du Grand Paris, c’est Chartres. C’est Amiens. Nos téléphones, notre alimentation, nos matériaux, notre eau, nos marchandises nous relient en permanence à des territoires que les frontières administratives placent hors de la métropole.  Il faut apprendre à observer ces géographies dans leurs dynamiques et dans leurs liaisons. Parce qu’on ne fabriquera pas quelques îlots protégés où il ferait bon vivre au milieu de territoires devenus inhabitables. Il faut qu’il fasse bon vivre dans tous les territoires interreliés. Sinon, il ne fera bon vivre nulle part.

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