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Quand nos rails deviennent des « chewing-gums d’acier »

Jeudi soir, gare de l'Est, des centaines de voyageurs du RER E ont fini leur trajet à pied sur le ballast, une caténaire tombée près de Pantin. La canicule de cette semaine ne se contente pas de vider les quais : elle épuise le matériel autant que les corps. Récit d'une double fatigue annoncée de longue date.

Le 14 juin, on rendait compte ici d’une étude de Transilien et de l’Institut Paris Region. Sa courbe disait une chose simple : passé 30 °C, un quart des gares franciliennes se vident, le RER et le train reculent de plus de 10 %. La conclusion tenait en une phrase : la vraie limite du réseau, ce ne sont pas les rames, ce sont nos corps, qui au-delà d’un certain seuil cessent de se déplacer. C’était une étude, une projection, une courbe. Cette semaine, on en a eu la démonstration grandeur nature. Sauf que les corps ne sont pas les seuls à fatiguer. Le matériel aussi.

La fatigue du matériel

Le récit, raconté par Jila Varoquier dans Le Parisien, tient de la panne en cascade. Mercredi, la SNCF supprime 71 trains Intercités : les vieux Corail, dessinés dans les années 1970, ont reçu dans les années 1990 une climatisation qui rend l’âme dès 38 °C. Au-delà, le risque, c’est la rame immobilisée en rase campagne, sans solution. Mieux vaut ne pas partir.

Le reste n’est pas plus brillant. Quand l’air atteint 40 °C, les rails — sombres, avides de soleil — montent à 60 °C et se transforment en « chewing-gums d’acier ». Les trains roulent alors au ralenti pour ne pas dérailler. Au-dessus, les caténaires se détendent, pendouillent, et finissent parfois arrachées au passage d’une rame — c’est exactement ce qui s’est produit jeudi près de la gare de l’Est avec un RER E. Ajoutez les moteurs anciens mal ventilés qui surchauffent, les systèmes électriques qui flanchent, et vous obtenez la période que l’on vit : pannes en série, climatisations à terre, voyageurs cuits sur place. Insupportable. 

La fatigue des corps

On en revient à la courbe du 14 juin. Le seuil n’est pas qu’une affaire de thermomètre : passé 30 °C, le déplacement devient une épreuve, et le renoncement s’installe comme une nouvelle norme sociale. On passera de 7 jours de forte chaleur par an aujourd’hui à 19 en 2050. Le réseau fatigue, les voyageurs aussi, et les deux courbes se rejoignent au plus mauvais moment. 

Sauf que tout le monde ne peut pas renoncer. Les 27 % d’actifs franciliens qui ne peuvent ni télétravailler ni décaler leurs horaires — caristes, soignants, caissières — montent dans le train caniculaire, ou dans ce qu’il en reste. Ce sont eux qui encaissent, le matériel et le corps épuisés en même temps.

Insupportable, et pourtant normal

Normal, parce que rien de tout cela n’est une surprise. Le dérèglement climatique et ses coups de chaud sont annoncés de longue date par les scientifiques — et la prévision figure jusque dans les analyses de SNCF Réseau, qui chiffre la multiplication par 2,5 des impacts climatiques sur l’exploitation d’ici 2050. Les signaux étaient là, les modèles aussi.

Ce qui s’est joué, depuis, tient surtout à une affaire de tempo. D’un côté, le temps long de la production ferroviaire : un train se commande, se conçoit et se livre sur une quinzaine d’années, une caténaire ou une norme de climatisation s’amortit sur des décennies. Le parc qui roule aujourd’hui a été pensé pour des étés qui n’existent plus. De l’autre côté, le temps court des arbitrages politiques et budgétaires, rythmé par les mandats de cinq ans et les exercices comptables annuels. Entre les deux, on a perdu du temps. 

Voilà pourquoi cette semaine est à la fois insupportable et prévisible. La fatigue du rail et la fatigue des corps racontent finalement la même histoire : celle de deux horloges qui ne tournent pas à la même vitesse. Le dérèglement du climat, lui, continue au rythme annoncé depuis longtemps par les scientifiques.

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