Culture
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Le musée sur ordonnance : dans les Yvelines, on prescrit des œuvres d’art

Exposition Claude Simon. Musée Lambinet, Versailles. DR

Et si votre médecin vous envoyait au musée ? Dans les Yvelines, c'est déjà le cas : depuis un an, le Département expérimente la prescription muséale, un dispositif qui permet aux soignants d'offrir à leurs patients une visite gratuite pour deux. Pierre-Marie Vautier, qui pilote le projet, raconte ce que ça change.

D’où vient cette idée que le musée puisse faire du bien ?

Pierre-Marie Vautier, chargé de mission musées et patrimoine au Département des Yvelines, pilote du programme SolYmusées : C’est une intuition ancienne, que les artistes et les historiens de l’art portent depuis longtemps : se confronter à une œuvre, c’est entrer en relation. Aujourd’hui, la science vient le confirmer. Un rapport de l’OMS de 2019 a recensé de nombreuses études sur les bienfaits de l’art sur la santé. Et en ce moment, une étude passionnante se déroule à Caen : pendant un an, des volontaires visitent régulièrement le musée des Beaux-Arts de Caen, équipés de capteurs cérébraux et d’eye-tracking.

Les résultats montrent que la confrontation à une œuvre active les zones du cerveau liées aux émotions, au plaisir, à l’apaisement, mais aussi celles qui sont liées à la relation à l’autre. Il y a quelque chose qui se passe, et on sait désormais le mesurer. En psychiatrie, beaucoup d’efforts visent à maintenir les personnes en activité, à les faire sortir, à ce qu’elles se sentent vivantes au-delà de leurs traitements. Le musée peut répondre à cet enjeu.

Comment expliquer que ce type de dispositif émerge aujourd’hui ?

P.-M. V. : Ce mouvement vient d’Europe du Nord, de Suisse, du Québec, du Japon… Des pays développés où les questions de mode de vie – stress, sédentarité, isolement – sont devenues centrales. En France, les grands musées comme Pompidou ont mené des expérimentations avec des hôpitaux. Mais ça restait limité aux grandes institutions. La question qui se pose maintenant est : comment démocratiser ça ? Comment permettre à un médecin généraliste de prescrire une visite dans un petit musée de campagne ?

Chez nous dans les Yvelines, il y a eu un alignement de planètes. Pendant la crise du covid, nous avons constitué un réseau des musées du département. En parallèle, la baisse des ressources publiques a conduit à un recentrage sur les compétences obligatoires – la santé, la solidarité. On nous a demandé de mettre nos ressources culturelles au service de ces missions. Personnellement, je suivais le sujet des prescriptions muséales depuis mes études. Le projet était sur mon bureau avant qu’on me le demande.

Il y a aussi le contexte démographique : les Yvelines sont l’un des départements franciliens où le vieillissement est le plus marqué. Le maintien à domicile, la lutte contre l’isolement des personnes âgées, ce sont des priorités absolues.

L’intérêt de l’échelle départementale

Pourquoi le département est-il le bon échelon pour ce type de dispositif ?

P.-M. V. : Parce qu’on a la bonne taille. Notre réseau compte 18 établissements très variés : des musées nationaux comme le musée d’Archéologie nationale, mais aussi de tout petits musées associatifs qui fonctionnent avec des bénévoles. Cette diversité est précieuse. Pour la santé mentale, qui est le domaine le plus concerné, c’est parfois plus facile d’envoyer une personne agoraphobe ou anxieuse dans un petit établissement à la campagne, comme le musée d’Art naïf, plutôt que dans un grand musée parisien. On peut adapter la prescription au patient. Les petites communes ne pourront jamais monter ce type de dispositif seules. Et les grands musées nationaux touchent un public déjà acquis. Nous, on est au bon niveau pour mailler le territoire et mettre nos petits lieux patrimoniaux au service des professionnels de santé.

Quelle forme prend la prescription ?

P.-M. V. : On s’est inspirés de ce qui existe à Bruxelles, où le dispositif est bien rodé. Nous donnons aux soignants un carnet de chèques. Chaque chèque contient des données médicales anonymisées. Le soignant peut recommander un musée précis ou laisser le choix au patient. Le chèque est ensuite récupéré par le musée, et nous le remboursons pour deux personnes. C’est entièrement à la charge du Département.

Quel bilan après cette première année ?

P.-M. V. : Les demandes de chéquiers ont largement dépassé nos prévisions, on a dû réimprimer. Mais on a constaté que les chèques étaient peu utilisés dans un premier temps. Les soignants sont intéressés, mais débordés. L’année prochaine, on va se concentrer sur la sensibilisation, probablement via des webinaires. On change aussi de nom : Solymusées, pour Yvelines Musées Solidaires. Et on lance un nouveau dispositif : chaque musée sera jumelé avec un service de santé, et on organisera des cycles d’art-thérapie, danse ou chant au musée, animés par des professionnels.

Au-delà du médical

Ce type d’approche peut-il concerner tout le monde ?

P.-M. V. : C’est l’ambition à terme. Au-delà des pathologies identifiées, il y a des enjeux d’intérêt général : gestion du stress, addiction aux écrans, sédentarité… Nos loisirs tiennent désormais dans notre main. Le musée peut être une réponse. Je souhaite que les musées soient identifiés comme des lieux ressources pour le bien-être, pas seulement pour les personnes en difficulté. La sophrologie au musée, l’ambiance sensorielle, la question des assises… ce sont des pistes d’avenir.

L’idée que la prévention et le soin non strictement médical puissent être considérés comme du soin à part entière est un changement de paradigme. Particulièrement pertinent face aux déserts médicaux, et notamment dans nos territoires ruraux.

Infos pratiques : Les 18 sites partenaires du dispositif SolYmusées : Chapelle de Clairefontaine (Clairefontaine-en-Yvelines), Château de Maisons (Maisons-Laffitte), Maison de fer (Poissy), Maison Elsa Triolet-Aragon (Saint-Arnoult-en-Yvelines), Maison Jean Monnet (Bazoches-sur-Guyonne), Maison natale Claude-Debussy (Saint-Germain-en-Laye), Maison-musée Raymond-Devos (Saint-Rémy-lès-Chevreuse), musée de la Batellerie et des Voies navigables (Conflans-Sainte-Honorine), musée de la Toile de Jouy (Jouy-en-Josas), musée de la Ville (Montigny-le-Bretonneux), musée du Domaine royal de Marly (Marly-le-Roi), musée Ducastel-Vera (Saint-Germain-en-Laye), musée du Jouet (Poissy), musée Grataloup (Chevreuse), musée international d’Art naïf (Vicq), Villa Savoye (Poissy), musée départemental Maurice-Denis (Saint-Germain-en-Laye) et musée d’Archéologie nationale (Saint-Germain-en-Laye). Plus d’infos et demande de chéquier sur yvelines.fr. Lien pour les soignants souhaitant obtenir un chéquier de prescriptions muséales.

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