Arnaud Labelle-Rojoux expose au musée d'art contemporain de Vitry jusqu'au 12 avril, dans le cadre d'un partenariat avec le Centre Pompidou hors-les-murs. Chaque jour pendant un an, l'artiste a découpé des magazines, trouvé des images au hasard, tout collé ensemble - sans savoir exactement pourquoi. Le résultat est jubilatoire, un peu fou, et étrangement cohérent.

Vous pratiquez le collage sous diverses formes : le collage papier, mais également des assemblages en volume ou même en mouvement. Y-a-t-il une communauté d’esprit dans ces pratiques ?
Arnaud Labelle-Rojoux : Tout à fait. Vers 14 ans, je suis tombé sur les Combine Paintings de Rauschenberg dans une revue d’art : un déclic absolu. Je connaissais déjà les papiers collés de Picasso, peut-être les collages dada. Mais là, c’était un collage vivant ! Après Rauschenberg, j’ai découvert Duchamp — la cage, les faux morceaux de sucre en marbre : une autre forme d’assemblage. Je n’ai pas exactement compris ce que c’était, mais j’ai senti que c’était important. Quand je suis entré aux Beaux-Arts en 1969, je faisais déjà des collages papiers, des assemblages d’objets. Mon prof de peinture ne comprenait pas du tout : à ses yeux, je gâchais mes qualités de peintre parce que j’utilisais des choses toutes faites.
Parlons des mots, de leur polysémie — un point qui me semble tenir une place importante dans votre travail.
Mon goût des mots est fondé sur la polysémie. Sur le fait qu’un mot peut pratiquement signifier une chose et son contraire, simultanément. Et la polysémie n’est pas que dans les mots : on la trouve dans les objets, dans les images, dans les assemblages. C’est bien connu au cinéma avec l’effet Koulechov dans le montage. J’ai aussi découvert les situationnistes, et avec eux l’idée du détournement. Le collage, le montage, l’assemblage permettent d’une certaine manière de déconstruire tout ce qu’on a accumulé culturellement.
Est-ce une forme de subversion ?
La subversion, quand elle existe, est volontaire. Tandis que la déconstruction est plutôt de l’ordre du jeu. J’aime bien utiliser la formule « mise en crise » — un refus de la réalité, pour dire que la réalité, c’est aussi ce qu’on peut en faire : on joue avec.
Dans la pratique du collage, l’inconscient est à l’œuvre…
C’est vrai. Sur une des peintures exposées dans la dernière salle au MAC VAL, j’ai inscrit cet aphorisme : « L’inconscient crève les yeux ». Il y a quelque chose d’évident qui crève les yeux de celui qui regarde, mais pas de celui qui fait. La plupart du temps, cela fonctionne dans le sens de l’association libre.
J’aimerais évoquer votre pièce SMS, composée de 365 collages réalisés chaque jour pendant un an. Une contrainte que vous vous êtes vous-même imposée.
L’idée m’est venue d’une photo d’armure médiévale que j’avais photocopiée. J’ai fait un premier collage avec cette armure, un fragment d’Ava Gardner et je ne sais plus quoi d’autre. En le regardant, j’ai pensé que cela n’avait strictement aucun sens et j’y ai écrit SMS — Stop Making Sense. Cette référence aux Talking Heads est devenue le nom de la série. Ironiquement, cette absence apparente de sens est tout le contraire : le collage génère une multitude de sens.
Comment avez-vous vécu cette contrainte ?
J’ai souffert au bout d’un moment ! Je me suis demandé à mi-parcours si j’arriverais au terme d’une année. On se lève le matin en se disant qu’on a jusqu’à minuit. Simplement, dans la vie, on a des rendez-vous, la journée se passe et il y a des collages qui ne viennent pas tout seuls. Le compte à rebours est implacable. La contrainte peut être celle du jeu, comme dans l’Oulipo, mais elle est source d’épuisement également.
Dans votre travail, on parle de coq à l’âne. Mais de ce coq à l’âne surgissent des significations qui ont leur logique propre.
C’est la raison pour laquelle l’injonction Stop Making Sense est une affirmation absurde. L’injonction à arrêter de donner du sens est en réalité une injonction à arrêter de donner un sens en particulier. Elle ouvre à tous les sens possibles. Je vous donne un exemple : sur une image de trois jeunes femmes ingurgitant des spaghettis, j’ai écrit Italia fara da sè — le slogan du Risorgimento, la réunification italienne. Quel est le rapport ? Apparemment aucun. Est-ce une dénonciation de la position avilissante de ces femmes ? L’expression d’une Italie grotesque, celle du bling-bling berlusconien ? Ou une référence à Sophia Loren photographiée la bouche pleine de spaghettis ? La phrase crée un hiatus, perturbe la lecture.
Face à l’absurdité de la vie, le collage est-il un moyen à portée de main d’y donner du sens ?
Il y a certainement de cela. Mes collages jouent aussi avec l’idée de trouvaille. Quand je trouve un truc, je suis content. C’est un petit bonheur. Ça rejoint l’idée de modestie qui me semble très juste.
Infos pratiques : Arnaud Labelle-Rojoux — « Voyez-vous ça ! » Jusqu’au 12 avril 2026 — MAC VAL, Place de la Libération, Vitry-sur-Seine. Ouvert du mardi au dimanche de 11 h à 18 h. Accès : tram T9 arrêt Musée MAC VAL. Plus d’infos sur macval.fr
A lire aussi : Avec le MAC VAL, le Centre Pompidou fait le pari du Grand Paris
A lire aussi : Cet automne, soufflez les 20 bougies du MAC VAL à Vitry-sur-Seine
A lire aussi : Les musées où il fait bon manger dans le Grand Paris
29 mars 2026 - Vitry-sur-Seine