
L'État a dissous fin juin France Tiers-Lieux, qui pilotait depuis 2022 le soutien public aux quelque 3 500 tiers-lieux du pays. Le Sample fermé, Soukmachines expulsé : pour le sociologue Antoine Burret, auteur de « Nos tiers-lieux », ce ne sont pas ces lieux qui meurent, mais la politique qui les portait. Avec un coût invisible : celui de nos espaces de rencontre et d'innovation sociale.
Quand on parle de « tiers-lieux », de quoi s’agit-il exactement ?
Antoine Burret : À l’origine, le terme désigne quelque chose de très précis : des espaces de sociabilité informelle. Historiquement, ce sont les cafés et bistrots en Europe, ou encore des bancs publics dans d’autres cultures. Mais les institutions se sont réapproprié ce terme pour désigner de nouveaux lieux, ces espaces hybrides nés du coworking qui sont devenus des lieux culturels avec des formes de gouvernance alternatives. Aujourd’hui, beaucoup de lieux peuvent jouer ce rôle, mais on a transformé un concept très clair en mot-valise.
On assiste à la fermeture de nombreux tiers-lieux comme Le Sample, ou à leur expulsion comme Soukmachines. Pourquoi cette vague de fermetures ? Est-ce lié à la dernière loi de finances ?
A. B. : Ces tiers-lieux qui ferment sont surtout ceux qui ont été définis institutionnellement à partir de 2018. Or leur fermeture était en quelque sorte inscrite dès leur création. Ils ont été conçus avec une forte dépendance aux financements publics, notamment via des structures comme France Tiers-Lieux. Le problème, c’est que ces politiques dépendent des gouvernements ; donc quand les orientations de ce gouvernement changent, les financements disparaissent, et les lieux tombent avec.
Le dernier budget de la loi de finances 2026 est quasiment nul pour les tiers-lieux. Ce qui est en train de disparaître, ce ne sont pas les tiers-lieux eux-mêmes, mais la politique publique qui les soutenait depuis 2018. On a voulu faire des tiers-lieux des outils de développement économique local avec un fort pouvoir de rendement. Mais dans l’espace public, ils jouent un rôle social, pas économique.
Quel impact ces fermetures ont-elles pour les habitants ?
A. B. : La disparition des lieux de sociabilité a des conséquences profondes. On comptait environ 600 000 cafés en France dans les années 1930. Aujourd’hui, il en reste autour de 30 000. Cela fait monter la solitude, la polarisation sociale, et même des phénomènes politiques plus inquiétants : de nombreuses études montrent que la disparition des lieux de sociabilité empêche le débat et fait grimper l’extrême droite. Moins il y a de lieux où les gens se rencontrent, plus la société se fragmente et la disparition des tiers-lieux ne va faire qu’accentuer ce phénomène.
Le but premier des tiers-lieux est que les gens se réunissent librement, ce qu’ils font entre eux leur appartient. Il y a 2 ou 3 ans, une des lois Retailleau a permis d’empêcher certaines expressions politiques dans les activités dans de lieux subventionnés par l’état. C’était déjà une manière de contrôler les lieux de rencontres de la population.
Pourquoi est-il important que les politiques publiques s’y intéressent ?
A. B. : Parce que ces lieux sont essentiels à la vie collective ! Aujourd’hui, les cafés indépendants et les lieux associatifs disparaissent, remplacés par des chaînes ou des espaces commerciaux très orientés sur la consommation. Et qui ont les capacités nécessaires pour survivre sans subventions. Les tiers-lieux, eux, proposent surtout aux gens de se rencontrer, d’échanger et de participer à des événements expérimentaux.
Si ces lieux ferment, d’autres doivent apparaître. Ça demande du temps et du travail, mais monter des structures indépendantes et associatives est essentiel pour la démocratie. Historiquement, la première chose que les régimes à l’ambition totalitaire ont faite, c’était justement de fermer les lieux de rencontres où pouvait naître l’échange entre les citoyens.
Peut-on imaginer un modèle plus viable économiquement ?
A. B. : Il n’y a pas de solution miracle. Déjà, il faut sortir d’une logique d’urbanisme temporaire, et proposer des endroits qui vont durer réellement. Pour fonctionner, ces lieux doivent être extrêmement fréquentés, intégrés dans la vie quotidienne. L’idéal serait presque d’avoir un tiers-lieu par quartier, comme on avait autrefois un café par quartier, et de les fréquenter tous les jours pour se retrouver.
Il faudrait revenir à l’idée de « lieux infinis », qui est la manière dont on définissait les tiers-lieux au pavillon français de la Biennale d’architecture de Venise en 2017. Derrière cette idée, on trouvait une pratique architecturale, avec un espace où il y aurait de la fête, de la restauration, des ateliers… Mais surtout l’idée d’un lieu jamais terminé et en constante évolution. Il est possible de revenir à ce projet en se souvenant que les tiers-lieux sont insérés dans un réseau structuré, celui des lieux indépendants, dont le dernier forum s’est tenu à Lille en avril.
Pour aller plus loin, lire le dernier livre d’Antoine Burret, « Nos tiers-lieux. Défendre les lieux de sociabilité du quotidien ». Éd. Fyp, 2023.

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18 juillet 2026 - ile de fra