Société
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Une journée en bord de mer, sur les lignes mouvantes du littoral

Akira Lavault lors d’une séance hebdomadaire de relevé de trait de côte à Gâvres, Morbihan. Jérômine Derigny pour Enlarge your Paris

À Gâvres, dans le Morbihan, le vent salé ne souffle jamais tout à fait dans le même sens. Et la mer ne revient jamais tout à fait au même endroit. C'est sur cette presqu'île de 800 âmes, où 25 % des maisons sont bâties en zone submersible, qu'Akira Lavault a choisi de poser ses valises – et ses questions. Bénévole d'un observatoire citoyen du trait de côte et fondatrice de la Maison Glaz, un tiers-lieu où l'on cause algues, couture et avenir entre deux tempêtes, elle invente au quotidien ce que pourrait être une culture de l'adaptation : douce, collective, tissée dans les gestes ordinaires. Elle nous a donné rendez-vous pour marcher, parler et comprendre comment on apprend à vivre avec un paysage qui bouge.

Observer la mer comme on apprend à respirer

« Ici, 98 % du trait de côte est anthropisé. On a bétonné, canalisé, installé des digues. Et maintenant, on s’étonne que ça s’érode… » Depuis trois ans, Akira participe à l’OCLM, un dispositif de suivi participatif des mouvements sédimentaires du littoral. Avec une quarantaine d’autres volontaires, elle prend des photos normées, mesure les hauteurs de sable, et alimente chaque semaine un fichier Excel que l’université compile pour tenter de comprendre les mouvements du sable et du trait de côte.

À première vue, le protocole semble rigide, presque scolaire. Mais pour Akira, c’est une autre histoire : celle d’une reconquête, patiente, du lien au paysage. « Observer la mer, c’est une forme de résistance douce. Comprendre comment elle bouge, comment elle respire, c’est la première étape pour vivre avec elle, pas contre elle. » Nous longeons la plage à marée descendante. Le vent et l’eau creusent des ridules sur le sable. Par endroits, la digue de pierres fend le paysage comme une cicatrice qui rappelle le passage des dernières tempêtes. Plus loin, des oyats se battent pour retenir les dunes qui s’effritent.

« Leur patrimoine, c’est leur retraite »

Mais là où le paysage semble silencieux, Akira entend le débat. Celui, très humain, entre attachement à un chez-soi et acceptation du changement : « À Gâvres, 25 % des constructions sont sur des zones submersibles. Et les habitants sont âgés, souvent attachés à leur maison. Leur patrimoine, c’est leur retraite. Dire qu’il faudra peut-être bouger un jour, c’est violent. »

Alors Akira et son équipe ont trouvé une autre porte d’entrée : celle du lien social. À la Maison Glaz, le tiers-lieu qu’elle anime à Gâvres, on ne parle pas de « crise écologique » mais de couture, de bals, de goûters intergénérationnels. Et parfois, au détour d’une discussion sur les algues – un mets délicat, assure-t-elle –, surgit une prise de conscience. « Ce qu’on cherche, c’est faire émerger une culture de l’adaptation, à travers le quotidien, à travers des gestes simples. »

Un laboratoire du futur à marée basse

Au détour du sentier, une langue de sable s’enfonce dans l’eau, bordée par quelques ganivelles. « La mer monte. Ça, ce n’est pas négociable. Mais nos modes de vie, eux, le sont. On peut apprendre à vivre différemment, à ralentir, à se déplacer autrement. On peut faire du littoral un laboratoire du futur. »

On quitte la plage par des marais, un ancien terrain militaire aujourd’hui devenu refuge pour des centaines d’oiseaux marins. Akira nous parle de l’école de la résilience du littoral qu’elle monte avec l’université de Bretagne Sud : une fabrique de nouveaux métiers, de nouveaux récits pour regarder le changement climatique sans détour. À Gâvres, même sous un beau soleil, on sait que l’horizon est désormais instable.

Infos pratiques : La Maison Glaz, tiers-lieu « climat et littoral », les Saisies, route du Fort, Gâvres (Morbihan). Ouvert à tous. On y trouve un café associatif, des ateliers (couture, cuisine, repair café), des événements culturels et des temps de réflexion collective sur l’adaptation du littoral au changement climatique. Programme et informations sur maisonglaz.bzh

Pourquoi on vous parle du Morbihan ? Note de la rédaction

Gâvres, c’est à 500 kilomètres de la gare Montparnasse. Autant dire que ce n’est pas notre territoire. Si nous y sommes allés, c’est dans le cadre d’une mission confiée par la Banque des Territoires : raconter les tiers-lieux de France, ces endroits où s’inventent de nouvelles façons de vivre, de travailler, de bâtir une société. Mais ce qui se passe dans cette presqu’île bretonne nous concerne directement.

À la Maison Glaz, un tiers-lieu posé face à l’Atlantique, on ne brandit pas de PowerPoint sur la montée des eaux. On organise des bals, des ateliers couture, des goûters intergénérationnels. Et c’est précisément là, entre deux discussions sur la meilleure façon de cuisiner les algues, que s’invente une culture de l’adaptation : douce, quotidienne, collective.

Le Grand Paris aussi a ses territoires en mouvement : berges de Seine qu’on bétonne depuis des siècles, zones inondables où l’on continue de construire, habitants qu’il faudra bien un jour convaincre de changer de rapport au paysage. Nos friches reconverties, nos cafés associatifs, nos tiers-lieux de banlieue pourraient devenir les mêmes laboratoires du futur. À condition d’apprendre à faire comme à Gâvres : parler de la vie avant de parler de la crise. On est allés voir comment.

Un reportage photographique de Jérômine Derigny.

Photojournaliste depuis les années 2000, Jérômine Derigny travaille sur les futurs durables et les liens entre l’humain et son environnement. Membre du Collectif Argos et lauréate du prix Kodak de la Critique en 2002, elle documente depuis 2009 ce qui s’invente en banlieue parisienne : une énergie créative que les médias mainstream peinent à voir. Son projet « Amer », consacré à l’accaparement des mers, l’a menée du Gabon à la Bretagne à la rencontre de ceux qui luttent pour la préservation des océans et des littoraux. À Gâvres, elle poursuit ce travail au plus près de ceux qui apprennent à vivre avec un rivage qui bouge.

La côte à Gâvres, Morbihan. Jérômine Derigny pour Enlarge your Paris
Des installations provisoires pour couper l’effet des vagues et du vent sur le littoral. Gâvres, Morbihan. Jérômine Derigny pour Enlarge your Paris
Des blockhaus allemands effondrés sous l’effet de l’érosion du littoral. Gâvres, Morbihan. Jérômine Derigny pour Enlarge your Paris
La première ligne de maisons en bord de mer. Jérômine Derigny pour Enlarge your Paris
Un blockhaus allemand à l’entrée du tiers-lieux Maison Glaz. Jérômine Derigny pour Enlarge your Paris

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