
L’urbanisme transitoire et les tiers-lieux solidaires ont dix ans. Était-ce une bulle ? On l’a craint. Ce livre, publié aux très sérieuses Presses universitaires de France, vient nous remettre les idées en place : le mouvement pense, se critique, s’organise. Et il est parti pour durer. Un pavé de référence, indispensable pour tous ceux qui veulent voir leur ville bouger.
On avait nos doutes. L’impression que le mouvement des tiers-lieux et des occupations temporaires s’essoufflait, que les enthousiasmes retombaient, que les crédits se tarissaient, que la parenthèse se refermait doucement. Des villes en mieux vient nous dire qu’on a tort.
Mais de quoi parle-t-on, au juste ? « Derrière les clichés – un atelier d’artiste dans une ancienne usine, une terrasse en palettes où boire de la bière bio – se cachent des initiatives bien plus diverses », nous explique l’un des auteurs, Mathias Rouet. Des ateliers d’artistes et d’artisans, des centres d’hébergement d’urgence, des espaces d’accueil pour personnes exilées, des bureaux pour associations et structures de l’économie sociale et solidaire… Tout ce que la ville marchande ne sait plus faire, ou ne veut plus financer.
Paul Citron, co-auteur qui a piloté l’ouvrage, assume le paradoxe jusqu’au bout : et si cette confusion sémantique était une stratégie ? « Et si le flou sémantique qui entoure ces lieux était précisément ce qui leur permet de survivre dans un système qui ne leur est pas favorable ? » Dit autrement : personne ne se méfie d’un café associatif. C’est leur force.
Ce mouvement a une genèse. Simon Laisney, fondateur de Plateau Urbain et l’un des auteurs, raconte les débuts de cette structure emblématique du mouvement. Avec un petit côté romanesque. « Lundi 19 février 2013, 7 heures. FIP se déclenche sur l’enceinte nineties métallisée, dans ma petite chambre de l’avenue Jean-Jaurès dans le 19ᵉ arrondissement de Paris. J’avale un croque-monsieur arrosé de thé fumé censé effacer ma gueule de bois. J’ouvre le tableur « Production_de_bureaux_neufs_IDF_2012-2015 ». Si certains ont réussi à faire des choses avec des immeubles vides, pourquoi pas moi, pourquoi pas nous ? » Dix ans plus tard, c’est un bilan décennal que Plateau Urbain nous soumet. La gueule de bois a passé. Les tableurs, eux, n’ont pas menti. C’est ce que raconte ce livre touffu, dense, mais essentiel pour qui s’intéresse au sujet.
« Relier des personnes sans bâtiment à des bâtiments sans personnes relèverait du bon sens. Oui, mais. »
Du terrain, du vrai
Les Grands Voisins, les Cinq Toits, Coco Velten, la Station-Gare des mines, le 6b : les exemples sont nombreux, précis, incarnés. On suit les coordinatrices des Cinq Toits raconter comment une ancienne caserne de gendarmerie du 16ᵉ arrondissement est devenue, le temps de quelques années, un lieu où se parlaient soixante langues et où les enfants du quartier venaient voir les poules après l’école. Des résidents partageaient un café avec une artisane à sa fenêtre, l’AMAP installait ses distributions de paniers de légumes dans la cour. On lit aussi l’autocritique lucide des anciens responsables des Grands Voisins sur leurs limites en matière de gouvernance partagée. C’est passionnant parce que c’est honnête.
Par exemple, on a relevé cette bonne formule d’Angèle de Lamberterie. « Relier des personnes sans bâtiment à des bâtiments sans personnes relèverait du bon sens. Oui, mais. » Ce « oui, mais » résume à lui seul dix ans de batailles foncières, de propriétaires récalcitrants, de montages juridiques improbables. Le chapitre écrit par Angèle de Lamberterie sur cet immeuble de bureaux devenu actif financier – un bâtiment à Saint-Denis, vide depuis des années, impossible à occuper parce que sa vacance est comptabilisée comme valeur fictive dans un portefeuille d’investisseurs – est un petit chef-d’œuvre de démonstration.
Le chapitre technique qui suit – amiante, électricité, sécurité incendie, dérogations réglementaires, bref, tout le casse-tête des règles ERP… – vaut à lui seul le détour pour quiconque veut se lancer. « Ignorer certaines dispositions réglementaires peut être un bon tuyau », écrivent les auteurs avec un aplomb réjouissant. L’urbanisme transitoire avance souvent en sachant ne pas demander la permission.

La théorie qui ne plane pas
L’entretien avec Michel Lussault donne au livre sa profondeur de champ. Le géographe pose la question qui fâche : si ces expériences n’étaient intéressantes que parce qu’elles montraient d’autres façons de faire du design ou des banquettes avec des palettes de bois, le jeu en vaudrait-il la chandelle ? Non, évidemment. Ce qui se joue dans ces lieux dépasse largement l’urbain : c’est la question de qui a le droit de produire les biens communs, et comment. Lussault est exigeant, dense, parfois touffu. Parfois on lit deux fois. « Ces lieux sont des espaces où l’on apprend, quand on y est impliqué, par le travail partagé de la cohabitation ; et dont on apprend, quand on les observe. » Mais il sait exactement de quels corps de bâtiments et de quelles cours de récréation il parle. Intello, oui. Hors-sol, non.
Un mouvement parti pour durer, finalement
Vingt-cinq auteurs, trois parties, des formats qui alternent entre essais théoriques, témoignages de terrain, entretiens avec des élus et des architectes, guide technique pour occuper un bâtiment vide. C’est à la fois un bilan et un manuel, une réflexion politique et un mode d’emploi. On ne connaît pas beaucoup d’ouvrages qui assument cette ambition-là sans se perdre en route.
La couverture est austère, à mille lieues de l’énergie et de la vitalité du phénomène qu’elle est censée représenter. Mais le contenu, lui, est à la hauteur. Des villes en mieux est le livre qu’on recommande à tous ceux qui veulent comprendre cette culture urbaine, dans ses dimensions techniques, philosophiques et politiques, sans se contenter des clichés.
Ceux qui pensaient que la parenthèse se refermait se trompaient peut-être de question : les tiers-lieux n’étaient pas une mode, mais un symptôme. Et les symptômes, eux, ne disparaissent jamais par décret.
Infos pratiques : « Des villes en mieux, occupations temporaires et tiers-lieux solidaires », sous la direction de Paul Citron, Aïnhoa Jean-Calmettes, Angèle de Lamberterie, Simon Laisney et Mathias Rouet. PUF, 288 p., 2026. Soirée de lancement de « Des villes en mieux » (Le Pommier/PUF), jeudi 26 mars à 19h à Césure (13 rue Santeuil, Paris 5e) : échanges avec les auteurs, expo collective sur les tiers-lieux et l’ESS, et DJ set sous boule à facettes.

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24 mars 2026 - Grand Paris