À Thomery, en lisière d'une forêt de Fontainebleau meurtrie par le plus grand incendie jamais connu en Île-de-France — « c'est l'atelier à ciel ouvert de Rosa qui a pris feu », dit Lou Brault —, le Festival Rosa Bonheur poursuit sa 7e édition. Du 4 juillet au 29 août, 15 concerts au crépuscule dans le parc de la maison de la peintre, à une heure de Paris, entièrement consacrés à la création féminine.

Il faut environ une heure pour s’y rendre depuis la gare de Lyon, ligne R direction Montargis, puis vingt minutes de marche depuis la gare de Thomery. Le trajet fait déjà partie de l’expérience : on quitte Paris un samedi ou un dimanche en fin d’après-midi, et on se retrouve, à peine descendu du train, dans un parc où les concerts commencent à 18h30, en pleine lumière, avec la forêt en toile de fond. Le lieu fut la maison de Rosa Bonheur (1822-1899), immense peintre animalière du XIXe siècle et première femme artiste à recevoir la Légion d’honneur, remise en 1865 par l’impératrice Eugénie elle-même dans son atelier de By-Thomery.
Une idée née du confinement et d’un tiroir plein de partitions
Le château est racheté par Katherine Brault en 2017, avec le soutien de ses trois filles. Lou Brault, l’une d’elles, rejoint le projet en 2020 — c’est elle qui, dès cette année-là, crée le festival. « C’est un projet qui m’a tout de suite beaucoup émue parce que j’ai découvert en Rosa Bonheur une femme incroyable », raconte-t-elle. Sa venue coïncide avec une époque où elle lisait beaucoup d’autrices, ayant réalisé après le lycée qu’elle n’en avait presque jamais étudié pendant sa scolarité.
Le festival naît sous une double impulsion : d’un côté, l’arrêt brutal de toute la vie culturelle pendant le Covid et l’appel des tutelles à relancer des événements pour recréer du lien ; de l’autre, une découverte dans les greniers du château, où dorment quatre étages d’archives encore largement inexplorées. « On avait retrouvé des partitions d’une héritière de Rosa Bonheur qui était compositrice », explique Lou Brault. De ce hasard d’archives naît l’intuition d’un festival entièrement consacré à la création féminine.
Pourquoi la musique, dans la maison d’une peintre
Le choix de la scène n’a rien d’un hasard biographique. Lou Brault vient du monde de l’opéra, elle y avait à la fois un réseau et une affinité profonde. Mais surtout, la musique occupait une place centrale dans la vie de Rosa Bonheur elle-même : sa mère était musicienne, et la peintre disait que la musique la reconnectait à cette mère perdue quand elle avait onze ans. « Quand on a commencé à dégrossir un peu l’entourage de Rosa, les premiers noms qui sortaient, ce n’était pas forcément des noms de peintres, mais des chanteurs lyriques, des compositeurs », note Lou Brault.
La musique, c’est aussi un moyen d’amener au musée un public qui n’y serait pas venu spontanément : sept ans après la création du festival, elle continue de demander en début de concert qui vient pour la première fois — et à chaque fois, la moitié des mains se lève.
« Création féminine », pas prisme identitaire strict
Le mot d’ordre affiché du festival est « création féminine et matrimoine ». Mais Lou Brault tient à nuancer l’idée d’une programmation strictement « 100 % femmes » : l’objectif est de valoriser des œuvres composées par des femmes, ce qui n’exclut pas des interprètes masculins. En ouverture de la saison 2026, l’Umlaut Big-Band, dirigé par un homme et composé quasi exclusivement d’hommes, est ainsi venu rendre hommage au répertoire de la tromboniste et compositrice Melba Liston.
Cette ligne s’enracine dans les valeurs de Rosa Bonheur, qui disait vouloir soutenir l’indépendance des femmes « jusqu’à son dernier souffle ». Elle s’ancre aussi dans un engagement plus personnel de Lou Brault, né de sa propre formation musicale : au XIXe siècle, le siècle de Rosa, il existait des dizaines de compositrices dont les œuvres ont simplement cessé d’être jouées, et donc d’être connues. Face au discours encore entendu selon lequel leur musique aurait disparu faute d’être « suffisamment bonne », Lou Brault renvoie une question simple : qui, aujourd’hui, a réellement écouté les symphonies de Louise Farrenc ou la musique d’Augusta Holmès ? « Comment est-ce qu’on peut juger d’une œuvre qu’on ne connaît pas ? » Le festival, dit-elle, prend le contre-pied de ce discours, en montrant qu’une programmation entièrement construite autour de la création féminine peut être exigeante, excellente, et trouver son public.

D’un festival de musique classique à un festival tout court
La toute première édition, en 2020, ne proposait que de la musique classique. Dès la deuxième, Lou Brault a voulu ouvrir à d’autres esthétiques, refusant de cloisonner musique savante et musiques actuelles. Le festival mélange donc, sans étiquette de genre unique, jazz, chanson, folk, soul, musique classique et contemporaine — avec pour boussole la création féminine plutôt qu’une thématique annuelle. Le choix des artistes obéit à un souci d’équilibre des styles : certains projets, aimés de longue date, attendent parfois plusieurs saisons avant d’être programmés, le temps de ne pas saturer une édition d’un même univers (« un énième projet de violoncelle », plaisante Lou Brault).
Une scène sans coulisses, au bord de la forêt
Le dispositif scénique a été pensé pour effacer la technique au profit du cadre naturel. La scène — installée à demeure dans le parc, près du potager — a été offerte et construite la première année par des mécènes charpentiers qui restauraient la façade du château, avant d’être rénovée avec l’aide d’une communauté de communes. Volontairement dépourvue de perches de lumière, elle joue sur la lumière du jour : les concerts démarrent à 18h30, en écho à Glyndebourne, festival d’opéra en périphérie de Londres que Lou Brault apprécie particulièrement, où l’on prend le train pour une soirée hors du temps. Le public est installé sur des chaises ou des transats, à dix mètres au maximum de la scène ; les artistes n’ont pas de coulisses et traversent le public pour rejoindre la scène, avant d’aller dédicacer sur une table dans le parc.
Une saison entre soul, jazz et compositrices oubliées
Après un lancement début juillet avec Sandra Nkaké, la saison navigue de la soul d’Ala.ni au jazz créole de Sélène Saint-Aimé, de la chanson électro de P.R2B à « L’art total d’Augusta Holmès », programme de musique classique porté par Marine Chagnon et Yoan Héreau. Pour clôturer la saison le 29 août : Flore Benguigui and the Sensible Notes — l’ancienne chanteuse du groupe L’Impératrice, dont Lou Brault dit attendre la rencontre avec impatience, tant leurs combats se recoupent.
Plusieurs de ces noms sont des habituées du lieu : Ala.ni, découverte en 2024, ou Sélène Saint-Aimé, une amie de lycée de Lou Brault originaire de la région. Cette fidélité n’est pas un hasard : comme un seul artiste se produit par jour, l’équipe a le temps de l’accueillir, de dîner avec elle, de lui faire visiter le château — de quoi transformer une date de tournée en vraie rencontre. La chanteuse canadienne Dominique Fils-Aimé, venue en 2024, a ainsi cité son concert au château comme un souvenir marquant, quelques jours après seulement, dans une interview.
L’atelier à ciel ouvert de Rosa
Reste ce que le lieu offre, au fond, que d’autres scènes n’ont pas. Pour Lou Brault, la réponse tient dans l’intimité du site : l’atelier de Rosa Bonheur n’a quasiment pas changé depuis sa mort, ses pinceaux et sa blouse sont toujours là, et cette proximité avec une figure aussi monumentale produit un effet presque bouleversant chez certains visiteurs. Prolongée par un concert au crépuscule, entouré des arbres et des cigales, cette rencontre devient, selon ses mots, « une relation à la création et à l’art extrêmement précieuse et très rare aujourd’hui ».
Cette édition 2026 se joue pourtant dans une forêt meurtrie. Le dimanche 12 juillet, un incendie hors norme s’est déclaré dans la forêt de Fontainebleau, tout près du château. En trois jours, deux foyers distincts ont ravagé environ 2 050 hectares de ce massif classé réserve de biosphère par l’Unesco — le plus grand incendie jamais connu en Île-de-France. Près de 850 pompiers, appuyés par des Canadair et des hélicoptères bombardiers d’eau, ont lutté plusieurs jours pour circonscrire les flammes, fixées mardi soir mais toujours surveillées. Plusieurs personnes ont été interpellées dans le cadre de l’enquête, deux ayant reconnu être à l’origine de départs de feu.
Pour Lou Brault, la catastrophe touche à quelque chose de très personnel. « Ces quelques jours ont été dystopiques, confie-t-elle. Aujourd’hui encore, on a du mal à réaliser. La forêt, c’était l’ADN de Rosa, c’est le nôtre aujourd’hui, et plus que tout, c’est notre avenir. Les endroits qui ont brûlé, on les connaît depuis l’enfance, on y a grandi, Rosa les a peints — donc c’est une immense tristesse. C’est l’atelier à ciel ouvert de Rosa qui a pris feu. »
L’épisode renforce, dit-elle, les choix déjà faits par le festival : jauge volontairement réduite, infrastructures légères, énergie 100 % solaire depuis 2022, restauration en circuits courts cuisinée sur place. « Ça renforce nos convictions d’avoir un festival à l’échelle non pas humaine, mais naturelle : respectueuse du site et de sa biodiversité, avec une fréquentation maîtrisée et harmonieuse pour la nature. On se dit que c’est peu, mais on voit bien aujourd’hui que chaque geste compte. »
Et puis il y a cette coïncidence troublante, découverte dans les archives du château : une lettre où Rosa Bonheur s’alarmait déjà, en son temps, de la disparition des saisons et de la forêt ravagée pour produire du charbon, conséquence d’une industrialisation menée au détriment de la nature. « Quand on lit ça, on est partagé entre être impressionné par son esprit d’avant-garde et être terrifié de constater qu’on n’a pas su faire mieux depuis. »
Infos pratiques
Festival Rosa Bonheur, château Rosa Bonheur, By-Thomery (Seine-et-Marne). Chaque week-end du 4 juillet au 29 août 2026, concerts à 18h30.
Y aller : gare de Lyon, ligne R direction Montargis, arrêt Thomery, puis 20 minutes de marche. Voiture déconseillée (pas de parking dédié) ; covoiturage recommandé. Site de plain-pied, accessible aux personnes à mobilité réduite (l’herbe du parc peut compliquer les déplacements en fauteuil par temps de pluie).
Tarifs : de 6 € à 30 € le concert à l’unité selon les catégories et tarifs réduits ; pass illimité donnant accès aux 15 concerts de la saison de 31 € à 142 € — rentabilisé, selon Lou Brault, à partir de 4 ou 5 concerts. Détail complet sur la billetterie du festival.
Sur place : petite buvette avec planches de charcuterie dans le parc après le concert ; plusieurs restaurants aux alentours de Thomery pour un repas plus complet.
La programmation complète 2026 : Sandra Nkaké • Umlaut Big-Band (hommage à Melba Liston) • Pilar Almalé (musique ancienne, folk) • Gaëlle Solal (musique classique) • Ala.ni (soul, jazz) • P.R2B (chanson, pop, électro) • Sélène Saint-Aimé (jazz, musiques créoles) • Emmylou Homs (folk) • Mélissa Laveaux (folk, pop alternative) • Ysé • Awa Ly (soul, world) • « L’art total d’Augusta Holmès », par Marine Chagnon et Yoan Héreau (musique classique) • Chloé Antoniotti (néoclassique) • Gildaa (chanson, pop, soul) • Flore Benguigui and the Sensible Notes (jazz), le 29 août en clôture.

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16 juillet 2026 - Thomery