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Fontainebleau brûle. En avril, le G7 s’y promenait sans prononcer le mot climat

La Tour Denecourt en 1853 en forêt de Fontainebleau / DR
La tour Denecourt en 1853 en forêt de Fontainebleau / DR

Le 23 avril, les ministres de l'Environnement du G7 se sont promenés en forêt de Fontainebleau, candidate à l'Unesco, en évitant soigneusement de parler climat pour ne pas froisser les Etats-Unis. Depuis huit siècles, cette forêt est le laboratoire où la France se raconte, et invente ses manières de protéger la nature. Trois mois après ce G7, le feu est entré dans le massif.

Une forêt en feu

Dimanche 12 juillet 2026, en fin d’après-midi, un feu part en bordure de l’autoroute A6, à la lisière ouest du massif de Fontainebleau. En quelques heures, porté par la troisième vague de chaleur de l’année, il gagne le mythique massif des Trois Pignons. En 24 heures, plus de 1000 hectares ont été parcourus par les flammes et le feu se propage encore. Le panache de fumée se voit à vingt kilomètres. Les pompiers franciliens, habitués à traiter des feux de quelques hectares, le disent sans détour : jamais la région n’avait affronté un incendie de forêt de cette taille. 

Moins de trois mois plus tôt, cette même forêt accueillait une tout autre scène.

Une promenade très française

Ce jour-là, Monique Barbut, ministre française de la Transition écologique, a emmené ses homologues du G7 – Allemagne, Canada, États-Unis, Italie, Japon, Royaume-Uni – se promener en forêt de Fontainebleau. Le matin, en ouverture du sommet, elle avait reconnu publiquement que « la protection de l’environnement n’[était] plus la priorité internationale ». Pour ne pas faire fuir l’administration Trump, le climat avait été retiré de l’ordre du jour. Les ministres ont donc déambulé sous les hêtres en s’interdisant d’évoquer ce qui pourtant les menace concrètement.

Le lieu du sommet n’avait pas été choisi au hasard. La France demande que le Domaine de Fontainebleau soit inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, château et forêt indissociablement, dans la catégorie « paysage culturel évolutif et vivant ». Autrement dit, que la forêt soit considérée comme du patrimoine au même titre que les pierres du château. Soit 22 000 hectares, deux fois la superficie de Paris, 11 millions de visiteurs par an.

La promenade VIP devait servir cette candidature. Elle l’a servie autrement : en rappelant que cette forêt n’est pas un décor neutre. Depuis huit siècles, c’est un laboratoire politique, un lieu où la France expérimente ses manières de protéger ce qu’elle dit vouloir conserver.

Les gorges d’Apremont en forêt de Fontainebleau par Théodore Rousseau / © Ny Carlsberg Glyptotek, Copenhague

Mille ans de politique sous les chênes

Fontainebleau est d’abord une forêt royale. Depuis le XIIᵉ siècle, c’est le terrain de chasse des rois. Le château y est implanté pour y séjourner. La forêt n’appartient à personne, elle appartient à la couronne. Elle est entretenue, gardée, exploitée pour le plaisir d’un seul. Lieu d’un pouvoir absolu sur la nature.

Le système a longtemps tenu par la rotation. La cour itinérante passait d’une réserve à l’autre – Saint-Germain, Compiègne, Chambord, Fontainebleau –, laissant aux territoires le temps de se régénérer. La sédentarisation à Versailles à partir de 1682 brise cet équilibre. Toute la pression sur la chasse, l’eau, le bois et le gibier se concentre sur un seul périmètre. Il faut détourner l’eau, creuser des canaux, importer du gibier. Les ressources s’épuisent, les villages résistent. Cette concentration force à penser autrement la gestion des ressources.

À la veille de la Révolution apparaît une idée nouvelle : la forêt ne peut pas être exploitée sans limite. On envisage même une réserve naturelle. Le projet disparaît avec la monarchie.

À partir de Napoléon, le statut bascule. Le château devient impérial, puis, après la défaite de 1814, lieu de mémoire – l’écrin nostalgique d’une grandeur perdue. C’est l’invention d’un patrimoine politique : une forêt habitée par le souvenir d’un régime mort.

À partir des années 1830, un déplacement s’opère, plus considérable encore. Les peintres de Barbizon – Théodore Rousseau, Daubigny, Corot, Millet, puis Monet, Cézanne, Renoir – investissent la forêt sans permission. Ils ne la peignent pas comme l’écrin du pouvoir, ils la peignent pour elle-même : un chêne, une lande, une lumière. C’est une révolution du regard et déjà une transformation politique : ce que les rois ont réservé à eux-mêmes devient digne d’être vu par tous.

Au même moment, Claude-François Denecourt invente quelque chose qui n’existait nulle part : le balisage de sentiers de randonnée. Il marque les arbres à la peinture bleue, publie des guides, organise des promenades. Il ouvre la forêt royale au public bourgeois, puis populaire. La randonnée naît ici. L’escalade en bloc, ancêtre de l’alpinisme moderne, naît au même endroit, dans les rochers de Bleau.

La forêt change de statut : de réserve de chasse aristocratique, elle devient le labo des aspirations des nouvelles élites.

Denecourt
Les gorges d’Apremont en forêt de Fontainebleau par Théodore Rousseau / © Ny Carlsberg Glyptotek, Copenhague

Sand contre l’État, novembre 1872

Le 13 novembre 1872, George Sand publie dans Le Temps une longue tribune en faveur de la forêt. Elle a 68 ans. La IIIᵉ République est dans ses premiers mois, l’Empire allemand exige des réparations de guerre, l’État cherche de l’argent partout, y compris dans les forêts domaniales. L’administration forestière reprend les coupes que le Second Empire avait suspendues, plante des pins de meilleur rapport à la place des chênes anciens.

Sand ne se contente pas de signer une pétition : elle écrit dix pages dans le grand quotidien républicain, puis l’année suivante reprend le texte, le retravaille, et l’intègre à son livre Impressions et souvenirs. Ce n’est pas une signature de circonstance, c’est un manifeste qu’elle a voulu durable. Sa cible est l’État. C’est rare chez Sand d’être aussi frontale. Elle accuse la République de transformer en marchandise ce qui ne devrait pas l’être.

Surtout, elle voit ce que les peintres ne voient pas. Eux défendent un atelier à ciel ouvert. Elle, châtelaine du Berry et exploitante agricole à Nohant depuis quarante ans, voit l’humidité retenue par les arbres, le cycle de l’eau, les sols, l’air. Elle parle, sans avoir le mot car il n’existe pas encore en français, d’écosystème. « Une forêt, ce n’est pas la marchandisation, c’est le bien commun », résume Pascal-Henri Poiget, qui consacre cette année un essai à Sand professionnelle des lettres. « Ça n’appartient pas à un individu, et encore moins à l’État, mais aux générations futures. »

Sand gagne. Les zones protégées s’élargissent en 1892, puis en 1904. La loi du 21 avril 1906 sur les sites et monuments naturels formalise cette intuition trente-quatre ans plus tard. Fontainebleau aura été l’un des cas qui ont fabriqué l’idée moderne de patrimoine naturel. Onze ans avant Yellowstone, soit dit en passant, dont la réserve artistique de 1861 est antérieure.

À chaque étape, une menace, une réponse politique.

Un sentier tracé par Claude-François Denecourt en forêt de Fontainebleau au XIXe siècle / DR
Un sentier tracé par Claude-François Denecourt en forêt de Fontainebleau au XIXe siècle / DR

Une candidature, et un basculement

150 ans plus tard, la candidature Unesco de 2026 s’inscrit dans cette histoire. Le château et la forêt y sont présentés comme un « paysage culturel évolutif et vivant ». La formule est juste. Elle reconnaît que la nature et l’histoire sont indissociables. La convention Unesco de 1972, dont Fontainebleau s’apprête à bénéficier, est elle-même une invention de son temps, née après la Seconde Guerre mondiale dans l’esprit ONU de la lutte contre la destruction des œuvres et des sites par la guerre et le pillage. Elle protège le patrimoine universel contre les coupables identifiables : les armées, les marchés, l’oubli administratif. Elle fait ce qu’elle a été conçue pour faire.

Mais elle repose, comme toutes les protections inventées avant elle, sur une idée implicite : celle d’un objet que l’on peut stabiliser, conserver, transmettre. C’est cette idée qui vacille.

Et maintenant ?

Le samedi matin, les trains de la ligne R partent pleins de la gare de Lyon. On se serre entre vélos et crash pads. À l’arrivée, le flot se déverse vers les sentiers. Sur le parcours des 25 Bosses, le sol est compacté par le piétinement, perd sa porosité, ne laisse plus passer ni l’eau ni l’air. Le sentier s’élargit, année après année. L’ONF envisage désormais de canaliser ce parcours devenu victime de son succès. Ce que Denecourt a inventé en 1840, ce que Sand a défendu en 1872, c’est-à-dire l’accès du public à la forêt, fragilise aujourd’hui la forêt même qu’ils voulaient protéger.

Mais la fréquentation n’est qu’une partie du problème. Plus de 50 % des hêtres de Fontainebleau sont atteints de manière irréversible, selon l’ONF Île-de-France. La part des arbres en mauvaise santé sur le protocole DEPERIS a presque doublé en sept ans, passant de 23 % à 40 %, avec un pic à 48 % lors de la sécheresse de 2022. L’ONF ne replante plus les hêtres : essence « qui a montré ses limites », remplacée progressivement par des espèces méridionales – chêne pubescent, cormier, alisier – dans une logique de « forêt mosaïque ». Et 2022 a été la toute première année où l’ONF a expérimenté la gestion d’un risque fort d’incendie hors zone méditerranéenne. Depuis 2024, des barrières physiques sont installées pour fermer les massifs en urgence. Plusieurs étés d’affilée, des arrêtés préfectoraux ont interdit l’accès à des secteurs entiers.

Eau de Paris, qui exploite l’aqueduc du Loing – mis en service en 1900, fournissant aujourd’hui 20 % de l’eau potable de la capitale –, a confié aux pompiers les clés des vannes permettant d’ouvrir des points d’eau directement sur l’aqueduc, en pleine forêt, en cas d’incendie majeur. La même eau qui désaltère les Parisiens depuis 125 ans servira peut-être un jour à éteindre la forêt qui l’abrite.

Nous ne faisons plus face à une pression extérieure identifiable – coupes, usages, fréquentation –, mais à une transformation interne du milieu. Et c’est là que le basculement s’opère : les politiques de protection héritées du XIXᵉ et du XXᵉ siècles ont été conçues pour préserver des états. Elles se trouvent aujourd’hui confrontées à des trajectoires.

Patrimoine vivant

La forêt que l’on s’apprête à classer n’est déjà plus celle que l’on décrit. Elle le sera encore moins dans cinquante ans. Nous continuons à protéger ce que la forêt a été, alors qu’elle est en train de devenir autre chose. Dans ce contexte, la scène du G7 prend un autre sens. Elle n’est plus seulement diplomatique, elle est révélatrice. Au moment même où les États mettent en avant un dispositif de protection patrimoniale, ils évitent de nommer la transformation qui en redéfinit les conditions.

Depuis huit siècles, Fontainebleau est un lieu où se posent des questions de pouvoir : qui décide de la nature, qui en use, qui la protège, et pour qui. À chaque époque, ces questions ont trouvé des réponses politiques. Aujourd’hui, la question s’est déplacée : que vaut encore une politique de protection quand l’objet à protéger n’est plus stable ? Le G7 des 23 et 24 avril aurait pu commencer à y répondre. Il a choisi de ne pas la poser. Onze semaines plus tard, la forêt a répondu à sa place.

Avec le petit livre de Sand dans la poche, on a envie de retourner en forêt de Fontainebleau. Quand ce sera possible.

Lectures pour prolonger cette réflexion : « George Sand, la forêt de Fontainebleau », postface de Grégory Quenet, éd. L’Éclaireur, 2024. Et : Pascal-Henri Poiget, « L’écriture de l’indépendance. George Sand et l’invention d’une liberté éditoriale », éd. AlterPublishing, janvier 2026.

Clairière dans la haute futaie de la forêt de Fontainebleau par Théodore Rousseau / Clairière dans la Haute Futaie, forêt de Fontainebleau
Clairière dans la haute futaie de la forêt de Fontainebleau par Théodore Rousseau / Clairière dans la Haute Futaie, forêt de Fontainebleau

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