
Chopin, Morrison, Wilde, Molière… Qui citerait spontanément une femme ? Pourtant, parmi les 70 000 sépultures du plus grand cimetière parisien, reposent des destins hors du commun, injustement effacés. Hélène, guide et historienne, nous emmène les retrouver.
Brume de dimanche. Nous sommes quatre : trois femmes et un homme.
Après quelques minutes de marche, Hélène s’arrête devant une tombe assez sommaire. Rien ne la distingue de ses voisines, le nom est à peine lisible, effacé par les années. Hélène nous présente Suzanne Lacascade. Antillaise métisse, elle est la première femme de couleur à obtenir le baccalauréat en France, en 1904. Elle deviendra institutrice et publiera en 1924 Claire-Solange, âme africaine, roman pionnier qui mêle français et créole et explore les questions d’identité et de colonialisme.
La guide se faufile entre les tombes sans GPS. À force d’arpenter les 44 hectares du Père-Lachaise, elle connaît chaque allée, chaque raccourci de cette ville dans la ville. Arrêt obligatoire devant la tombe de Rosa Bonheur. Célèbre de son vivant, elle fut l’une des grandes peintres animalières du XIXe siècle et l’une des rares femmes à vivre de son art. Elle résida au château de By, près de Fontainebleau, avec sa compagne Nathalie Micas, puis Anna Klumpke. Elle obtint une autorisation exceptionnelle de porter le pantalon pour étudier les animaux sur les marchés et dans les abattoirs, et fut la première femme artiste décorée de la Légion d’honneur.
Nous continuons jusqu’à une tombe bien entretenue par la ville de Paris, où a curieusement poussé un immense arbre. Y est inscrit noir sur blanc : « Ici repose mademoiselle Marie-Sophie Germain. 1er avril 1776 – 27 juin 1831. » Autodidacte, Sophie Germain étudie seule les mathématiques. Interdite d’École polytechnique, elle se fait passer pour un homme et correspond avec des mathématiciens qui admirent sa ténacité et la soutiennent malgré le subterfuge. Elle soumettra trois mémoires à l’Académie des sciences et remportera un prix en 1816. Aujourd’hui encore, un théorème porte son nom.
La brume se dissipe, le soleil tente ses premières percées. Sophie Blanchard surgit entre deux allées : première femme aéronaute professionnelle, elle réalisait au début du XIXe siècle des démonstrations en montgolfière devant toute l’Europe. Plus loin repose Gerda Taro. Le travail de cette photographe engagée pendant la guerre d’Espagne est longtemps resté méconnu, éclipsé par la renommée de son compagnon Robert Capa. Pourtant, plusieurs clichés longtemps attribués à Capa seraient en réalité les siens. Au-dessus de sa sépulture, un cerisier est en fleur. Les pétales tombent doucement sur la pierre, comme pour la fleurir.
Au fil des allées, d’autres noms : Monique Wittig, Gertrude Stein, Gisèle Halimi, Hubertine Auclert. Trois heures de marche, et ces femmes nous sont devenues proches.
Comme l’écrivait Monique Wittig : « Ce qui n’est pas nommé n’existe pas. »
Infos pratiques : Visite guidée de 3 h. Tarif : 17 euros. Une fois par mois. Prochaine visite le 6 avril. Inscription et calendrier sur : visite-guidee-paris-helene.fr/les-femmes-du-pere-lachaise



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12 mars 2026 - Paris