
De la gadoue, des grues au repos et des rectangles de bois empilés sur trois étages : au Clos Saint-Lazare à Stains (Seine-Saint-Denis), nous avons visité le chantier d'un foyer d'un genre nouveau. Dès le mois de mars, 30 mères isolées et leurs enfants y seront accompagnés au quotidien, loin du circuit hôtelier qui les use à petit feu.
Tout sous le même toit
Sur le terrain mis à disposition par Seine-Saint-Denis Habitat, on procède aux dernières finitions. La construction, démarrée en juin, touche à sa fin après quelques retards liés aux fondations et aux réseaux. « On devait livrer fin 2025, on ouvrira finalement fin mars 2026. L’ameublement se fera en une quinzaine de jours, et les premières familles sont déjà en cours d’identification », explique Laura Ribeiro, cheffe de bureau de mise à l’abri et de la prévention des expulsions au conseil départemental de la Seine-Saint-Denis.
Les futures résidentes disposeront de chambres individuelles avec sanitaires privés, organisées autour de cuisines collectives – une par étage – pour préserver l’intimité tout en recréant du collectif. Une équipe pluridisciplinaire assurera une présence permanente : éducatrice de jeunes enfants, assistante sociale, maîtresse de maison, gardien. Un jardin sécurisé complète l’ensemble.
Ce qui change par rapport à l’hôtel, c’est l’accompagnement sur place. Les mères n’auront plus à courir dans tout le département pour un rendez-vous : on pourra travailler en profondeur sur la santé, l’éducation, l’insertion professionnelle. Le cadre sera structurant – règlement intérieur, horaires, interdiction d’accueillir des visiteurs extérieurs –, mais c’est précisément ce que recherchent des femmes souvent marquées par des parcours de violence. Le sentiment de sécurité est un enjeu central.
Dix ans de gestation
L’idée remonte à 2018. À l’époque, le Département cherche des alternatives à l’hôtel, dans un contexte où l’attente moyenne pour un logement social dépasse huit ans en Seine-Saint-Denis. « L’hôtel est dur à vivre, surtout avec de jeunes enfants. On voulait créer un sas pour des familles pas encore prêtes au logement pérenne, mais qui ont besoin de stabilité », précise Laura Ribeiro. Après plusieurs années de réflexion et de validations politiques, Toits Temporaires Urbains (TTU) s’impose comme partenaire. « C’est un projet plus cher que l’hôtel, mais qui répond à une vraie ambition de dignité », assume-t-elle.
« L’hôtel est dur à vivre, surtout avec de jeunes enfants. On voulait créer un sas pour des familles pas encore prêtes au logement pérenne, mais qui ont besoin de stabilité. » — Laura Ribeiro, conseil départemental de Seine-Saint-Denis
Bois des Cévennes et jean recyclé
Contrairement aux conteneurs maritimes parfois utilisés pour l’hébergement d’urgence, les modules de TTU sont en bois, issus des Cévennes, et composés à 88 % de matériaux recyclés dont du textile. Tout est fabriqué en usine, en France, pour réduire le temps de chantier. « Un module n’est pas une pièce unique. Ce sont des assemblages qui créent de vrais plans, respectent les règles d’urbanisme et s’intègrent dans le paysage », précise Pauline Meyer, à la maîtrise d’ouvrage. Les fondations reposent sur des pieux vissés, sans dalle de béton, préservant ainsi les sols.
« On ne s’en rend pas compte de l’extérieur, mais les modules se montent directement sur site. Ils s’emboîtent, se recomposent », fait remarquer Camille Picard, directrice générale de TTU. Prévu pour rester au minimum trois ans à Stains, le bâtiment ne disparaîtra pas ensuite : il changera de fonction et de lieu pour devenir bureaux, logements d’apprentis ou autre centre d’urgence. « Le temporaire, ce n’est pas du jetable. TTU reste propriétaire des bâtiments, ce qui permet de les amortir sur plusieurs cycles de vie. »
« Le temporaire, ce n’est pas du jetable. » — Camille Picard, directrice générale de Toits Temporaires Urbains
Après le foyer, une cité artisanale
Le site, coincé entre une tour promise à la démolition et des barres d’immeubles, s’inscrit dans une transformation plus large du quartier. Le Clos Saint-Lazare est devenu ces dernières années un terrain d’expérimentation : collecte des biodéchets à cheval avec les Alchimistes, micro-fermes urbaines, et maintenant ce foyer modulable. Après le départ des modules, une cité artisanale s’installera avec des ateliers destinés à des femmes du quartier qui souhaitent lancer une activité. Une association locale sera d’ailleurs accueillie dès l’ouverture, dans un module face au foyer. « Ce n’est pas un lieu fermé sur lui-même. L’idée est aussi d’insérer les femmes dans les réseaux du quartier », souligne Pauline Meyer.
Pour Camille Picard, le projet dépasse la question de l’hébergement : « On peut faire la ville autrement, à partir de besoins temporaires, sans renoncer à la qualité. » En quittant le chantier, on mesure mieux où l’on se trouve. À l’est, la cité-jardin de Stains et le parc départemental Georges-Valbon. À l’ouest, le campus de Paris Saint-Denis, qui a lui aussi poussé sur d’anciens potagers de banlieue. Entre les deux, ce quartier du Clos Saint-Lazare où une tour rose attend sa démolition pendant que des modules en bois s’empilent pour accueillir celles que l’hôtel use à petit feu.
Infos pratiques : Clos Saint-Lazare, 43, avenue de Stalingrad, Stains (Seine-Saint-Denis). Accès : métro Saint Denis Université (ligne 13), puis 15 min à pied. Plus d’infos sur toitstemporairesurbains.fr
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12 février 2026 - Stains