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La Grande Ceinture ferroviaire : la ligne de train fantôme qui encercle Paris

La ligne du tramway T13 relie Saint-Germain-en-Laye à Saint-Cyr-L'Ecole depuis 2022 / © Île-de-France Mobilités - C. Badet
La ligne du tramway T13 relie Saint-Germain-en-Laye à Saint-Cyr-L’Ecole depuis 2022 / © Île-de-France Mobilités – C. Badet

140 km de voies ferrées autour de Paris, construites pour ravitailler des forts militaires après la défaite de 1870. Depuis un siècle, on tente de la faire revivre et d'y faire circuler des voyageurs. Les trams T11, T12 et T13 y sont (presque) arrivés. Autopsie d'une histoire ferroviaire à quelques mois de l'ouverture des lignes 18 et 15 Sud du Grand Paris Express.

Cet article est le second épisode de notre série « Pourquoi vos transports sont comme ça ».

Une ligne fantôme autour de Paris, pensée pour la guerre

Saviez-vous qu’il existe, à une quinzaine de kilomètres de Paris, une ligne de chemin de fer qui fait le tour complet de la capitale ? 140 km de voies ferrées, 33 gares, une boucle presque parfaite reliant Versailles à Bobigny en passant par Argenteuil, Épinay et Noisy-le-Sec. Cette ligne, c’est la Grande Ceinture. Vous l’empruntez peut-être sans le savoir : certains tronçons sont utilisés par les trams T11, T12 et T13, d’autres par le RER C, d’autres encore par le fret — y compris militaire. Car c’est là que l’histoire commence : avec l’armée.

En 1875, les stratèges militaires français sont encore sous le choc. Cinq ans plus tôt, les Prussiens ont encerclé Paris, installé leurs canons sur le plateau de Châtillon, et bombardé tranquillement la capitale depuis des positions que les forts existants étaient incapables d’atteindre. L’humiliation de 1870 appelle une réponse. La solution : construire une deuxième ceinture de forts, plus loin, à une vingtaine de kilomètres de Paris. Et pour les ravitailler en soldats, en munitions et en matériel, il faut une ligne de chemin de fer. Ce sera la Grande Ceinture, ouverte progressivement entre 1877 et 1883. Détail crucial : la ligne passe volontairement en dehors des villages. On ne construit pas un chemin de fer stratégique pour s’arrêter faire coucou aux habitants de Mareil-Marly. Les gares servent à décharger des canons, pas des voyageurs.

Une reconversion qui n’en finit pas

Le problème avec les infrastructures militaires, c’est qu’elles deviennent vite obsolètes. Les forts de la deuxième ceinture n’ont jamais vraiment servi — la guerre suivante s’est jouée dans les tranchées, loin de Paris. Mais la ligne, elle, est restée. Et très vite, on s’est dit : « Tiens, et si on y faisait circuler des voyageurs ? » Dès 1914, quelques trains de voyageurs roulent sur la Grande Ceinture. Offre peu attractive, gares en pleine cambrousse, vitesse de tortue : le service ne résiste pas longtemps face à l’automobile et aux autocars. En 1936, c’est fini pour les voyageurs sur la partie ouest. La ligne retourne à sa vocation de toujours : le fret.

Depuis, la Grande Ceinture est devenue le serpent de mer des transports franciliens. À intervalles réguliers — années 1980, années 1990 avec le projet Lutèce, années 2000 — quelqu’un relance l’idée d’y faire circuler des voyageurs. À chaque fois, les mêmes obstacles : cohabitation avec le fret, passages à niveau, budgets incertains, et surtout un tracé qui dessert… les endroits où personne n’habite, puisque c’était précisément le but.

En 2004, la SNCF tente le coup : réouverture d’un tronçon ouest entre Saint-Germain-en-Laye-Grande-Ceinture et Noisy-le-Roi, sous le nom de « Grande Ceinture Ouest », intégré à la ligne L du Transilien. Trois rames flambant neuves, des gares rénovées, un train toutes les quinze minutes. On espère 10 000 voyageurs par jour. Il en viendra 2 000. Flop. Le problème : pour rejoindre le RER A à Saint-Germain, il faut prendre un bus. Une ligne qui ne mène nulle part, ça ne fait rêver personne. En 2019, la GCO ferme définitivement. Elle sera remplacée en 2022 par le T13, qui corrige le tir en reliant directement les gares RER à ses deux extrémités.

Ce qui roule aujourd’hui

Trois lignes de tram-train héritières de la Grande Ceinture circulent désormais. Au nord, le T11 relie Épinay au Bourget depuis 2017 : 11 km, un quart d’heure de trajet, des correspondances avec les RER B, C et D. À l’ouest, le T13 dessert depuis 2022 le tronçon entre Saint-Germain-en-Laye et Saint-Cyr, 19 km à travers la forêt de Marly et la plaine de Versailles, avec correspondances RER A et C aux terminus. Au sud enfin, le T12 relie Massy à Évry depuis 2023 : 20 km, 40 minutes, correspondances RER B, C et D.

Pour ceux qui font ces trajets au quotidien, c’est un vrai changement : plus besoin de remonter jusqu’à Paris pour redescendre ensuite. Les prolongements prévus — T11 vers Sartrouville et Noisy-le-Sec, T13 vers Achères et Poissy, T12 vers Versailles — avancent à un rythme qu’on qualifiera de prudent.

Concrètement, c’est du temps gagné. Évry-Massy passait par Paris et prenait plus d’une heure : le T12 fait le trajet en 40 minutes. Le Bourget-Épinay nécessitait 45 minutes de détour : le T11 le fait en un quart d’heure. Saint-Germain-Saint-Cyr, c’était 50 minutes minimum avec deux correspondances : le T13 relie les deux en une demi-heure. Pas spectaculaire, mais pour les trajets du quotidien, ça change la vie.

Un défaut devenu qualité

Le réseau ferré français a été construit en étoile autour de Paris, chaque compagnie privée tirant ses lignes vers la province depuis « sa » gare parisienne. La Grande Ceinture, elle, a été construite pour relier ces réseaux entre eux et approvisionner des forts — pas pour transporter des banlieusards. Son tracé évitait sciemment les centres-villes. Ses gares étaient des installations techniques, pas des pôles d’échange. Quand on a voulu en faire un transport de voyageurs, on s’est retrouvé à desservir des territoires avec une infrastructure conçue pour les contourner.

L’ironie, c’est que ce défaut originel est en train de devenir une qualité. Prenez le T13 : la ligne traverse la forêt de Marly, longe la plaine de Versailles, dessert une ferme vieille de trois siècles. Ce n’est pas un hasard — c’est le tracé d’une voie militaire qui passait loin des habitations. Aujourd’hui, les Franciliens qui pestent contre le manque de stations peuvent aussi randonner en forêt à 30 minutes du RER A. Autrement dit : la Grande Ceinture n’a jamais été faite pour les voyageurs. Mais 150 ans plus tard, elle est peut-être en train de trouver son public — pas celui qu’on attendait.

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