
Déjà plus grand espace vert de Paris, le parc de la Villette va s'étendre de 15 000 m² dévolus à la biodiversité. Retour sur l'une des plus folles métamorphoses urbaines de la capitale, des abattoirs d'Haussmann aux concerts des Rolling Stones, jusqu'au sanctuaire du vivant.
Avouons-le : on s’y perd parfois dans cet empilement de bâtiments qui parsèment le parc de la Villette. La Cité des sciences au nord, la Philharmonie et le Conservatoire à l’est, la Grande Halle au sud… Chacun raconte une étape de la transformation des anciens abattoirs en cœur culturel du Nord-Est grand-parisien. La nouvelle extension prendra place entre la Grande Halle et la darse du Rouvray, sur la rive gauche du canal. Un bout de friche longtemps fermé au public, qui va enfin s’ouvrir et augmenter d’1,5 hectares le parc de la Villette – qui est déjà le plus grand espace vert de Paris. 55 hectares. Devant les Tuileries, les Buttes-Chaumont et le Luxembourg. On l’oublie, parce qu’on y vient pour un concert ou une expo. Mais c’est bien un parc. Et quel parc ! Pourtant, cela s’est joué d’un rien pour que tout cela soit bétonné…
Quand La Villette était la « cité du sang »
Pour mesurer le chemin parcouru, il faut rembobiner. Longtemps. En 1867, le baron Haussmann inaugure ici les plus grands abattoirs d’Europe. Vers 1900, on y tue 23 000 moutons et 5 000 bœufs par jour.
Mais ce n’est que la partie visible. De l’autre côté du canal, toute la banlieue nord vit dans l’ombre des abattoirs. À Aubervilliers, on traite ce qui reste après le dépeçage : les os cuits pour l’engrais, les graisses fondues pour les savons et les cosmétiques – le rouge à lèvres doit beaucoup au suif de bœuf –, les sabots concassés pour les produits phytosanitaires. L’odeur de mort imprègne tout. Le canal charrie les déchets. Aubervilliers devient l’une des villes les plus polluées de la région.
Deux cinéastes ont filmé cet enfer juste après-guerre. En 1946, Eli Lotar tourne Aubervilliers, sur un commentaire de Jacques Prévert. Sa Chanson des enfants raconte ces gamins qui plongent dans « les eaux grasses de la misère ». Trois ans plus tard, Georges Franju réalise Le Sang des bêtes, documentaire sidérant tourné aux abattoirs de la Villette. Vingt-deux minutes de mise à mort en noir et blanc. Beaucoup y ont lu une analogie avec les massacres de la guerre, à peine terminée. Ces bêtes désarmées, suspendues au rail, anéanties méthodiquement…
Des tours ou un parc : comment les Parisiens ont fait basculer l’histoire
En 1969, Rungis ouvre ses portes. Les abattoirs de la Villette sont condamnés. Le 15 mars 1974, le dernier bœuf est abattu. Reste une question : que faire de ces 55 hectares de friche ? Le réflexe des décideurs, c’est de construire. Du logement, des équipements collectifs. Des tours, comme dans la rue de Flandre juste à côté. Il n’est pas question de parc. Mais pendant que les bureaux d’études planchent, les Parisiens s’emparent du lieu. La friche s’ouvre peu à peu au public. Dans l’ancienne halle aux moutons, on organise des concerts – David Bowie, les Rolling Stones, Miles Davis… On installe des fêtes foraines, un skatepark. Les familles viennent se promener. La Villette devient, sans le savoir, l’ancêtre des tiers-lieux.
C’est en observant ça – ces citadins qui transforment spontanément la friche en espace de vie – que l’idée du parc germe. Elle ne vient pas des urbanistes. Elle vient de l’usage. Elle vient des gens. La suite, on la connaît (un peu plus) : Giscard lance l’idée d’un musée des Sciences. Mitterrand organise un concours international avec 470 projets, dont ceux de Rem Koolhaas, Zaha Hadid, Jean Nouvel. C’est Bernard Tschumi qui l’emporte avec son « non-parc » sans barrières et ses folies rouges. Le lieu ouvre en 1987. Zénith, Cité des sciences, Philharmonie suivront. Une rénovation urbaine qui dure plus d’un demi-siècle, non sans heurts : souvenez-vous des cris d’horreurs de quelques éditorialistes lors de l’ouverture de la Philharmonie, il y a quelques années…
Et au printemps 2026 ?
Au cœur de l’extension : la nouvelle Ferme de la Villette, installée dans un ancien bâtiment industriel de 1914 entièrement réhabilité. Une cour avec poulailler et four à pain, des ateliers, un espace de jeux. Autour : le « Champ des oiseaux » et ses programmes pédagogiques, une clairière avec un observatoire pour guetter la biodiversité, un rucher et une prairie sauvage pour les pollinisateurs. Une lisière forestière pour rafraîchir les étés caniculaires. La darse où canards, cygnes et foulques macroules ont élu domicile sera sanctuarisée. Les Jardins passagers, qui sensibilisent les enfants depuis 25 ans, gagneront un potager, une serre et un parcours sensoriel.
Les canaux parisiens, nouveaux Champs-Élysées du Grand Paris ?
La Villette, c’est aussi le croisement du canal de l’Ourcq et du canal Saint-Denis, ces anciennes artères industrielles qui servaient à approvisionner Paris. Là où circulaient les péniches chargées de bestiaux, on se promène aujourd’hui en famille, on court, on pique-nique. Et depuis peu, on se baigne. Ces rubans d’eau sont devenus les nouveaux Champs-Élysées du Grand Paris. Des eaux grasses de Prévert aux prairies pour pollinisateurs : la métamorphose de la Villette est l’une des plus belles aventures urbaines de notre époque. Nos lecteurs le savent : nous y sommes très attachés. Nous vous raconterons bientôt le chantier du prolongement du parc, que nous irons visiter en janvier.
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14 décembre 2025 - Paris