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En mars, La Villette s’agrandit encore : la métamorphose sans fin des anciens abattoirs de Paris

Les Halles du Rouvray en réhabilitation.DR

Déjà plus grand espace vert de Paris, le parc de la Villette va s'étendre de 15 000 m² dévolus à la biodiversité. Retour sur l'une des plus folles métamorphoses urbaines de la capitale, des abattoirs d'Haussmann aux concerts des Rolling Stones, jusqu'au sanctuaire du vivant.

Article publié le 14 décembre 2025. Mis à jour le 5 février 2026

Avouons-le : on s’y perd parfois dans cet empilement de bâtiments qui parsèment le parc de la Villette. La Cité des sciences au nord, la Philharmonie et le Conservatoire à l’est, la Grande Halle au sud… Chacun raconte une étape de la transformation des anciens abattoirs en cœur culturel du Nord-Est grand-parisien. La nouvelle extension prendra place entre la Grande Halle et la darse du Rouvray, sur la rive gauche du canal. Un bout de friche longtemps fermé au public, qui va enfin s’ouvrir et augmenter d’1,5 hectares le parc de la Villette – qui est déjà le plus grand espace vert de Paris. 55 hectares. Devant les Tuileries, les Buttes-Chaumont et le Luxembourg. On l’oublie, parce qu’on y vient pour un concert ou une expo. Mais c’est bien un parc. Et quel parc ! Pourtant, cela s’est joué d’un rien pour que tout cela soit bétonné…

Quand La Villette était la « cité du sang »

Pour mesurer le chemin parcouru, il faut rembobiner. Longtemps. En 1867, le baron Haussmann inaugure ici les plus grands abattoirs d’Europe. Vers 1900, on y tue 23 000 moutons et 5 000 bœufs par jour.

Mais ce n’est que la partie visible. De l’autre côté du canal, toute la banlieue nord vit dans l’ombre des abattoirs. À Aubervilliers, on traite ce qui reste après le dépeçage : les os cuits pour l’engrais, les graisses fondues pour les savons et les cosmétiques – le rouge à lèvres doit beaucoup au suif de bœuf –, les sabots concassés pour les produits phytosanitaires. L’odeur de mort imprègne tout. Le canal charrie les déchets. Aubervilliers devient l’une des villes les plus polluées de la région.

Deux cinéastes ont filmé cet enfer juste après-guerre. En 1946, Eli Lotar tourne Aubervilliers, sur un commentaire de Jacques Prévert. Sa Chanson des enfants raconte ces gamins qui plongent dans « les eaux grasses de la misère ». Trois ans plus tard, Georges Franju réalise Le Sang des bêtes, documentaire sidérant tourné aux abattoirs de la Villette. Vingt-deux minutes de mise à mort en noir et blanc. Beaucoup y ont lu une analogie avec les massacres de la guerre, à peine terminée. Ces bêtes désarmées, suspendues au rail, anéanties méthodiquement…

Des tours ou un parc : comment les Parisiens ont fait basculer l’histoire

En 1969, Rungis ouvre ses portes. Les abattoirs de la Villette sont condamnés. Le 15 mars 1974, le dernier bœuf est abattu. Reste une question : que faire de ces 55 hectares de friche ? Le réflexe des décideurs, c’est de construire. Du logement, des équipements collectifs. Des tours, comme dans la rue de Flandre juste à côté. Il n’est pas question de parc. Mais pendant que les bureaux d’études planchent, les Parisiens s’emparent du lieu. La friche s’ouvre peu à peu au public. Dans l’ancienne halle aux moutons, on organise des concerts – David Bowie, les Rolling Stones, Miles Davis… On installe des fêtes foraines, un skatepark. Les familles viennent se promener. La Villette devient, sans le savoir, l’ancêtre des tiers-lieux.

C’est en observant ça – ces citadins qui transforment spontanément la friche en espace de vie – que l’idée du parc germe. Elle ne vient pas des urbanistes. Elle vient de l’usage. Elle vient des gens. La suite, on la connaît (un peu plus) : Giscard lance l’idée d’un musée des Sciences. Mitterrand organise un concours international avec 470 projets, dont ceux de Rem Koolhaas, Zaha Hadid, Jean Nouvel. C’est Bernard Tschumi qui l’emporte avec son « non-parc » sans barrières et ses folies rouges. Le lieu ouvre en 1987. Zénith, Cité des sciences, Philharmonie suivront. Une rénovation urbaine qui dure plus d’un demi-siècle, non sans heurts : souvenez-vous des cris d’horreurs de quelques éditorialistes lors de l’ouverture de la Philharmonie, il y a quelques années…

Ce qui ouvre le 28 mars 2026

Au cœur de l’extension : la nouvelle Ferme de la Villette, installée dans la Halle de Rouvray. Édifiée en 1914 au bord de la darse du même nom, transformée en 1934, cette halle a servi d’atelier de métallerie et de menuiserie au Service des Canaux jusqu’en 1994. Entièrement réhabilitée par l’agence Carrière Didier Gazeau, elle a été repensée par le groupement Merci Raymond (paysagisme), Bond Society (architecture) et Cetrac (bureau d’études). Le projet a ouvert la halle vers la nature en créant un axe central qui la traverse et fait le lien entre le site, le parc et le canal.

L’enceinte de la Ferme, 1 000 m², se compose d’une cour de 450 m² – poulailler, four à pain, espace de détente – et d’une partie couverte de 550 m² sous la halle : deux salles d’ateliers, un espace de jeux, l’habitat des lapins et une partie centrale modulable pour expositions, conférences et banquets fermiers. Ateliers en semaine pour les scolaires, le week-end pour le grand public : matins fermiers, insectes jardiniers, fabrication du pain, sentiers parfumés…

Autour de la Ferme, le « Champ des oiseaux » déploie un champ de blés anciens sur 300 m² (avec programmes pédagogiques autour du semis, de la récolte et de la fabrication du pain), une clairière de prairie xérophyle avec un observatoire pour guetter la biodiversité, un nouveau rucher et une prairie sauvage pour les pollinisateurs. Une lisière forestière et un bois urbain abaisseront la température en période de canicule. Une noue paysagère, alimentée par l’eau de pluie des toitures du Pavillon Jardin, créera un écosystème humide refuge pour gastéropodes, libellules, grenouilles et tritons.

La darse du fond de Rouvray, où canards, cygnes et foulques macroules ont élu domicile, sera sanctuarisée. Le bois et la lisière seront accessibles ponctuellement, avec médiation, pour préserver la faune et la flore.

Les Jardins passagers, qui sensibilisent les enfants depuis 25 ans, gagneront un jardin des pratiques en pleine terre (potager inspiré de planches maraichères en jardinage naturel), une serre de culture, un espace pédagogique autour du compost, un parcours sensoriel pour les publics en situation de handicap et un jardin des plantes à couleurs présentant une collection de plantes tinctoriales. Un nouvel axe de promenade reliera le canal de l’Ourcq au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse.

Les canaux parisiens, nouveaux Champs-Élysées du Grand Paris ?

La Villette, c’est aussi le croisement du canal de l’Ourcq et du canal Saint-Denis, ces anciennes artères industrielles qui servaient à approvisionner Paris. Là où circulaient les péniches chargées de bestiaux, on se promène aujourd’hui en famille, on court, on pique-nique. Et depuis peu, on se baigne. Ces rubans d’eau sont devenus les nouveaux Champs-Élysées du Grand Paris. Des eaux grasses de Prévert aux prairies pour pollinisateurs : la métamorphose de la Villette est l’une des plus belles aventures urbaines de notre époque. Nos lecteurs le savent : nous y sommes très attachés.

Plus d’infos sur lavillette.com

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La Transhumance du Grand Paris à La Villette / © Jéromine Derigny - Collectif Argos
La Transhumance du Grand Paris à la Villette / © Jérômine Derigny – Collectif Argos