
Une péniche au pied de la BNF, 300 événements par an, des concerts en centres d'hébergement, une coopérative propriétaire des murs et du projet. Depuis quinze ans, Petit Bain refuse de choisir entre la culture, le social et l'économie. Ricardo Esteban, cofondateur, nous raconte cette belle course de fond.
Quinze ans après, on ne sait toujours pas très bien ce qu’est Petit Bain. C’est fait exprès ?
Ricardo Esteban : C’est une longue course de fond. L’idée dominante dès le départ, c’était qu’une structure associative allait être à la tête à la fois des murs et du projet artistique, économique et social. Ce n’est pas une salle de concert qui loue ses murs à des promoteurs. C’est une structure qui porte tout : les murs, la programmation, le projet humain. Pour ce faire, on a créé une société coopérative d’intérêt collectif, la SCIC Cotibain. Un modèle qui dit que l’économique, le culturel et le social ne s’opposent pas : ils s’alimentent.
D’où vient cette conviction ?
Elle vient de loin. Je suis arrivé sur le quai de la Gare avec la Guinguette Pirate en 1995, il y a 31 ans. La même association a ensuite contribué, en 1999, au projet du Batofar. Ces deux expériences ont servi d’école, de laboratoire. J’ai commencé à travailler sur Petit Bain en octobre 2005. On a répondu à un appel à projets de la Ville de Paris, mis des années à réunir les 2,25 millions d’euros nécessaires, traversé des élections, des changements de priorités au ministère de la Culture, la crise des subprimes. Le projet qu’on rêvait d’ouvrir en 2007 a finalement ouvert en juillet 2011. Le repère que j’ai : ma fille avait 5 ans en 2011, elle en a 21 maintenant.
« On était des pionniers, les quais étaient en terre battue »
Pourquoi un bateau plutôt qu’une salle ?
L’étincelle, c’est le tournant des années 90. Il y avait un fourmillement artistique indépendant très fort à Paris. Mais des espaces de liberté, ce qu’on appellerait des friches aujourd’hui, sur la Seine, il n’y en avait pas. La Seine, c’était que des choses très chics : des bateaux-mouches, des lieux rive gauche avec du jazz pour un public CSP++. Nous, on arrivait avec la volonté d’un lieu gratuit ou pas cher, populaire, accessible. Il y avait une vraie attente.
Le quartier a beaucoup changé autour de vous ?
Quand on est arrivé au pied de la BNF, qui n’était même pas encore réinaugurée, on était vraiment des pionniers. Les quais étaient en terre battue, c’était un parking gratuit en plein Paris, ce qui était incroyable. On a pu faire des formats de plein air complètement dingues, ramener une ferme urbaine. Quinze ans après, tout le quartier Paris Rive Gauche est sorti de terre. Ça s’est minéralisé. Les quais sont bétonnés, toutes les terrasses ont la même couleur grise, tout a été tiré au cordeau. C’est le sens de l’évolution de la ville. Mais il reste encore beaucoup de choses à imaginer sur l’eau. Et là-dessus, on a encore beaucoup d’envies.
Une péniche « aussi fragile que nécessaire »
Dans ce paysage qui se normalise, qu’est-ce qui rend Petit Bain singulier ?
Le modèle d’activité lui-même. Des montages qui relèvent de l’économie sociale et solidaire, il y en a de moins en moins. Comme dans l’agriculture, la place des indépendants devient fragile, remplacée par des acteurs qui appartiennent à de grands groupes. Cette singularité, on y tient et on la défend. Elle est aujourd’hui plus que jamais nécessaire. Aussi fragile que nécessaire.
Comment vous mesurez si ça marche ?
Notre indicateur de réussite, c’est un album photo. Ça se voit sur la tête des gens. Voir des sourires sur le visage du public et des artistes, c’est le meilleur des indicateurs. Il y a toujours des grincheux. Mais se dire qu’il y a encore des artistes et du public qui reviennent, c’est ça qui compte. Pas la caisse.
Des concerts dans les centres d’hébergement : « Ça donne du sens au métier »
Il y a aussi une dimension sociale que beaucoup de salles n’ont pas.
Depuis le début, il y a dans l’ADN du projet cette idée de former et d’accompagner des gens. Les métiers de la culture ne sont pas destinés à des élites. On peut accompagner des gens qui n’ont pas un bac +4 mais qui ont envie de travailler dans le spectacle. Dès 2013, on a organisé des concerts dans des centres d’hébergement. Avec la crise de l’accueil de 2015, les tentes qui poussaient partout, on a été très touchés, et on a fait notre part avec ce qu’on sait faire. On a rencontré des gens venus du Soudan, d’Érythrée, d’Afghanistan, de Syrie, d’Irak. On a croisé le Refugee Food Festival, les Cuisinmigrateurs, Utopia 56. Et on s’est aperçu que la nourriture était un super levier pour créer du lien social. On a récemment une régisseuse de chez nous qui est partie en formation de logisticienne humanitaire et qui travaille aujourd’hui à Médecins du Monde. Des vocations peuvent aussi partir dans l’autre sens.
Un lieu culturel en 2026 a-t-il l’obligation d’avoir cet engagement ?
Je fais un distinguo entre être un attracteur culturel et faire de l’entertainment. La frontière est là pour nous. Avoir un engagement est plus que jamais nécessaire. Sinon, c’est creux. Sinon, on fait juste continuer les concerts et compter la caisse en fin de soirée.
C’est quoi, la suite ?
Quinze ans après, on est encore là, le projet se porte bien, et on est en train d’écrire l’histoire des quinze ans qui viennent. On lance une grande opération de financement participatif pour construire le projet d’après : continuer à développer la formation, l’accompagnement, l’innovation sociale, continuer à imaginer des choses sur l’eau. Les quinze prochaines années s’écrivent maintenant.
Infos pratiques Petit Bain, 7 port de la Gare, Paris 13e. Métro Quai de la Gare (ligne 6) ou Bibliothèque François-Mitterrand (ligne 14, RER C). petitbain.org

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8 juillet 2026 - Paris