
À la Plaine Saint-Denis, les garages improvisés disparaissent un à un, avalés par les campus et les immeubles de bureaux. Pendant dix ans, la géographe Marie Morelle et le géographe Sébastien Jacquot ont suivi les mécaniciens de rue entre Aubervilliers, Saint-Denis et Abidjan. Leur livre raconte une économie populaire en voie d'effacement et ce que sa disparition dit de nos villes.
Dix ans à arpenter La Plaine avec des clés à molette
D’où est venue l’idée de ce livre ?
Marie Morelle : Nous étions collègues et travaillions déjà ensemble dans des collectifs de recherche. Au départ, on s’est interrogés sur l’économie informelle, souvent étudiée dans des contextes extra-européens. Puis nous nous sommes demandé : qu’en est-il en France ? Que fait l’action publique face à ces activités ? On avait envie de mener une véritable ethnographie de la mécanique de rue. Comprendre les conditions d’exercice de cette activité, sa place dans la ville, mais aussi ce qu’elle dit de notre rapport à la voiture.
En 2015, quand on a commencé l’enquête, les débats sur la mobilité et la pollution prenaient de l’ampleur. Beaucoup de mécaniciens rencontrés étaient ivoiriens ou avaient travaillé en Côte d’Ivoire. Il nous a donc semblé pertinent d’aller à Abidjan pour comprendre comment s’apprend la réparation automobile là-bas. Très vite, un lien s’est dessiné entre Abidjan et la Plaine (entre Saint-Denis et Aubervilliers).
Sébastien Jacquot : C’était un moment charnière pour la Plaine, car le territoire tournait le dos à son passé artisanal et industriel pour se repositionner sur des activités tertiaires et de services. La métropolisation se donnait à voir depuis la rue… et depuis les garages improvisés. En parallèle du terrain, nous avons consulté les archives municipales de Saint-Denis pour retrouver des traces des mécaniciens de rue dans les années 1980, sans succès. Mais nous avons découvert que des projets publics visant explicitement à faire partir les activités populaires et informelles existaient.
Ce qu’on a voulu faire dans l’ouvrage, c’est connecter cette économie informelle, des trajectoires migratoires et un grand projet de transformation territoriale. Dix ans, cela peut sembler long. Mais ce temps nous a permis d’aller à Abidjan, de construire une relation de confiance avec les mécaniciens, et d’observer la transformation de notre terrain.
« Ils se retrouvent exploités dans des salariats subalternes »
Comment leur présence s’observe-t-elle dans la ville ?
M. J. : À la Plaine, les mécaniciens sont de moins en moins visibles. Ils travaillaient autrefois dans des friches, mais avec la construction d’immeubles, il est devenu impossible de réparer dans ces espaces. Certains se sont déplacés vers d’autres quartiers, d’autres ont quitté la France. D’autres encore se sont reconvertis dans le nettoyage ou la restauration industrielle. Le changement de quartier ne signifie pas toujours un changement de métier, mais souvent une dégradation des conditions de travail. Ils se retrouvent exploités dans des salariats subalternes, exposés à des produits chimiques ou travaillent en horaires décalés.
D’Abidjan à Aubervilliers, une même économie de la débrouille
Qu’est-ce qui relie la Plaine Saint-Denis et Abidjan ?
M. J. : Sur nos terrains franciliens, les mécaniciens de rue sont majoritairement ivoiriens ou ont travaillé en Côte d’Ivoire, ce qui relie Abidjan et le Grand Paris. Certains ont quitté des conditions de travail difficiles, notamment dans les casses automobiles (comme on appelle ces grands marchés de pièces détachées à Abidjan) pour poursuivre leur activité ici. Ensuite, il y a la question de la dépendance populaire à la voiture. Pour beaucoup, il est essentiel d’avoir accès à une offre de réparation rapide, peu chère, même si elle n’est pas toujours légale.
M. M. : Ce n’est pas une comparaison, mais une mise en relation. Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, il n’y a pas d’industrie automobile. Les voitures sont souvent importées d’Europe ou du Japon en fin de vie et y sont réparées. L’accès à l’automobile pour les petites classes moyennes passe donc par un système combinant importation de véhicules d’occasion, circulation de pièces détachées et compétences techniques locales. On retrouve ce phénomène au Sénégal, au Cameroun, avec des véhicules qui transitent par les Émirats arabes unis, les États-Unis ou l’Europe… Des milliers de ferrailleurs structurent l’économie urbaine dans de nombreuses villes d’Afrique.
Nuisance ou service rendu ?
Les nouveaux habitants de la Plaine se plaignent des nuisances, les mécaniciens revendiquent un droit à travailler. Comment se joue cette tension ?
M. M. : Notre rôle est d’observer les faits. Avec la transformation de la Plaine, de nouveaux habitants ont été dérangés par l’occupation des trottoirs, les écoulements d’huile et ses enjeux environnementaux. Mais nous en avons aussi vu recourir à ces mécaniciens parce qu’ils possèdent de vieilles voitures et ont besoin de réparations abordables. Cette activité répond à un besoin de mobilité des classes populaires.
À Plaine Commune, un discours s’est développé, courant 2020 : pour soutenir l’emploi et les services pour les classes populaires, en accompagnant les travailleurs de l’économie informelle. Des dispositifs émergent, comme des garages solidaires en dehors de la Plaine. Certains proposent la validation d’acquis ou des formes de salariat plus protectrices. Mais tout le monde ne souhaite pas forcément entrer dans ces formats, surtout après des expériences dans des garages vécues comme de l’exploitation.
« Sans romantiser la mécanique de rue, on reconnaît que cette économie informelle a des effets bien réels. »
M. J. : Nous avons rencontré une pluralité d’acteurs, dont des élus, bailleurs sociaux ou riverains. Certains perçoivent ces activités comme une dégradation de l’espace public. D’autres comprennent qu’elles répondent à une demande. Notre position n’est pas manichéenne. Nous cherchons à comprendre comment les mécaniciens pensent leurs pratiques, et on remarque que beaucoup revendiquent une forme d’écologie populaire, notamment dans le fait de faire durer plus longtemps les voitures, sans les remplacer.
Les ZFE, un effort qui pèse sur ceux qui n’ont pas le choix
Après dix ans d’enquête, quel constat faites-vous sur la place de la voiture dans les quartiers populaires ?
M. J. : L’enquête en Côte d’Ivoire a enrichi notre regard. Nous ne sommes pas de farouches défenseurs de l’automobile, mais la dépendance qui lui est liée existe. Les Zones à faibles émissions (ZFE), par exemple, visent à améliorer la qualité de l’air en excluant les véhicules les plus anciens et les plus polluants. Or ce sont souvent les ménages modestes qui ont le plus de difficultés à remplacer leur véhicule. On fait peser l’effort sur eux, alors même que l’organisation du travail et des loisirs rend la voiture difficilement contournable. Il faut reposer la question de la justice sociale dans les politiques environnementales. Sans romantiser la mécanique de rue, on reconnaît que cette économie informelle a des effets bien réels.
Cent garages solidaires en France, et après ?
Les garages solidaires sont-ils une vraie alternative ou un habillage ?
M. J. : Il existe une centaine de garages solidaires en France. Ils proposent des tarifs réduits, remettent des véhicules en état, facilitent l’accès à la mobilité. Certains embauchent d’anciens mécaniciens de rue en reconnaissant leurs compétences, mais ce n’est pas suffisant. Dans le livre, nous citons de nombreux articles de presse qui montrent que la mécanique de rue concerne beaucoup de territoires, en ville comme dans les petites communes. Il y a un véritable enjeu dans le fait de reconnaître les compétences sans enfermer les travailleurs dans une nouvelle forme de précarité.
Que souhaitez-vous que vos lecteurs retiennent ?
M. M. : Nous étions récemment au Campus Condorcet, à la Plaine, deux jours avant cet entretien. C’est un bâtiment magnifique. Mais autour, beaucoup de restaurants et de petites boutiques ont disparu. C’est un processus classique de gentrification. Où sont parties les classes populaires ? A-t-on réellement résolu leurs problèmes de mobilité en intégrant la transition écologique dans des cadres très normés ?
Ce livre est aussi une manière de restituer ce que les mécaniciens nous ont confié. Nous avons partagé des hivers, des étés, des discussions sur l’actualité, le sport, la famille. À Abidjan, nous avons rencontré leurs proches, exploré la culture locale…
M. J. : Nous voulions clore un chapitre, sans fermer la réflexion et surtout relayer la parole de ceux qui nous ont donné de leur temps. Parce que, derrière les grands projets urbains et les objectifs environnementaux, il y a des trajectoires de vie et des villes qui se transforment.
Infos pratiques : « Mécaniciens de rue, Réparer et vivre, d’Abidjan au Grand Paris », Marie Morelle et Sébastien Jacquot, 20 €.


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26 février 2026 - Abidjan