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Au Centquatre, une expo écolo pour « réparer le monde »

L'exposition "Énergie Désespoirs, un monde à réparer" est à voir au Centquatre à Paris jusqu'à fin août / DR
L’exposition « Énergie Désespoirs, un monde à réparer » est à voir au Centquatre à Paris jusqu’à fin août / DR

Comment rendre compréhensible l'anthropocène, terme qui désigne l'ère dans laquelle nous sommes rentrés et où l'homme influence le cours de la vie sur Terre ? Un collectif de chercheurs, de scientifiques et d'architectes propose au Centquatre à Paris une exposition de 120 tableaux peints par l'artiste Bonnefrite offrant un regard lucide autant qu'inspirant pour donner à chacun l'envie d'agir. Ce qu'explique à Enlarge your Paris l'architecte Nicola Delon de l'agence Encore Heureux, co-organisatrice de l'exposition avec l'Ecole urbaine de Lyon.

Vous présentez au Centquatre à Paris l’exposition « Énergie Désespoirs, un monde à réparer ». De quoi parle-t-elle ?

Nicola Delon : Elle parle de la crise de l’habitabilité du monde et des alternatives qui tentent d’y répondre. Nous vivons à l’ère de l’anthropocène, c’est-à-dire une époque marquée par les conséquences de l’action humaine sur les conditions d’existence de la totalité du vivant. Cette période a débuté avec la révolution industrielle au XIXe siècle avant de connaître une grande accélération depuis les années 1950, provoquant tout ce que nous vivons aujourd’hui : changement climatique, épuisement des ressources et effondrement de la biodiversité. Parler de crise de l’habitabilité du monde, c’est dire pourquoi des parties entières de la planète ne seront bientôt plus habitables en raison de la pollution, du réchauffement, des incendies, du manque d’eau… Si les matériaux nécessaires pour construire des bâtiments s’épuisent, qu’est-ce que nous, architectes, pouvons faire ? Nous avons souhaité partager ce trouble avec les chercheurs de l’Ecole urbaine de Lyon, fondée par le géographe Michel Lussault, ainsi qu’avec le peintre Benoît Bonnemaison-Fitte, dit Bonnefrite. Ensemble, nous avons décidé de concevoir une exposition de peinture en 120 tableaux : 50 pour partager ce qui nous désespère, 50 autres pour présenter des alternatives et une vingtaine de slogans issues des manifestations des jeunes pour le climat.

Comment « réparer le monde », pour reprendre le titre de votre exposition ?

D’abord, avant de dire que le monde est à réparer, il faut s’accorder sur le fait qu’il est vraiment abîmé, affaibli, détérioré, épuisé, à bout de souffle. Sur ce point, il était important pour nous de travailler avec les scientifiques de l’Ecole urbaine de Lyon, qui ont fait un très important travail de vérification de sources. Chacun des désespoirs exposés est appuyé par des faits, des chiffres, des rapports. Mais le désespoir est aussi créateur d’énergie, il peut donner envie d’agir. C’est ce qui permet de dépasser ce que l’on appelle la collapsologie, un courant de pensée qui dit que le monde va s’effondrer. Pour nous, s’il faut être lucides, on doit aussi être portés par l’envie d’agir. Du coup, nous sommes allés chercher des énergies inspirées par des réponses collectives à la crise. L’exposition présente les désespoirs et les espoirs dos-à-dos pour imager la coexistence constante de ces deux sentiments.

Exposition Energies Désespoirs au Centquatre / DR
Exposition Energies Désespoirs au Centquatre / DR

C’était important, pour vous, que cette réflexion sur l’écologie passe par la peinture, par l’art ?

Pour nous la peinture, l’installation artistique, permet de combiner en une seule image la réflexion, les émotions et une incitation à passer à l’action. C’est extrêmement puissant ! Nous avons donc fait un travail de commande artistique, comme à la Renaissance quand on demandait aux peintres d’illustrer des débats intellectuels ou spirituels. Nous avons eu envie de revenir à cette tradition-là, pour éviter de faire un livre de plus sur l’écologie, tout en partageant notre conviction que l’action est possible. Nous avions avec l’Ecole urbaine de Lyon un comité de rédaction qui choisissait des sujets et des histoires, les vérifiait puis, avec Benoît Bonnemaison-Fitte, nous inventions une image pour porter ces idées.

Avez-vous des retours de visiteurs sur votre démarche ?

Dans un des ateliers en parallèle de l’exposition, on propose au public de venir inscrire ses énergies et ses désespoirs. On a ouvert fin mai et on a déjà presque 2500 textes de visiteurs ; c’est assez émouvant. C’est un peu comme un ex-voto où les gens viennent afficher quelque chose qui les désespère. Il y a des choses très dures, très intimes, assez bouleversantes et puis aussi des choses qui donnent de l’énergie de manière très intense, très joyeuse. Pendant les trois mois que va durer l’exposition, on va ainsi poursuivre la collecte. Peut-être en tirerons-nous une autre exposition, pour continuer d’inspirer des envies de réparer le monde…

Pouvez-vous nous partager trois désespoirs ?

Impossible de ne pas évoquer l’étalement urbain, cette artificialisation des sols qui ne cesse de se poursuivre dans le monde, mais aussi au niveau national et régional, y compris en Île-de-France, alors qu’on y compte des centaines de milliers de mètres carrés de bâtiments vides. Toute cette terre bétonnée, retirée à l’agriculture, fragilisant des écosystèmes… c’est clairement un désespoir. On doit aussi parler des pollutions, celles que l’on ressent et que l’on voit, mais également les pollutions invisibles qui perturbent les systèmes biophysiques. Nous exposons un dessin sur les boues rouges qui sont déversées dans les calanques marseillaises et sur les algues vertes qui envahissent les côtes bretonnes. Je pense enfin à ce dessin d’avion répandant des pesticides sur une forêt de sapins destinés à être vendus à Noël. Il faut savoir qu’avant d’arriver dans nos salons, les sapins peuvent recevoir jusqu’à une centaine de traitements chimiques pour les rendre plus résistants, plus verts. C’est clairement un message destiné aux urbains qui ignorent qu’à Noël, en décorant un sapin, ils risquent de contribuer à polluer des campagnes entières sans s’en rendre compte.

Et maintenant, pouvez-vous nous partager trois situations inspirantes ? 

Début 2020, des salariés d’un McDonald’s des quartiers Nord de Marseille ont décidé d’ occuper le restaurant en réaction à l’annonce de sa fermeture. Pendant le confinement, ils en ont fait un restaurant solidaire, cuisinant 200, 500, parfois 1500 repas par jour pour les habitants précarisés par la pandémie. Et tout récemment, la ville de Marseille a décidé de racheter les murs du restaurant pour que ce projet solidaire puisse continuer. Le renversement de symbole est saisissant et nous avons dessiné l’hybridation du clown McDonald’s avec Robin des bois. Certains tableaux portent sur des questions techniques, notamment sur le travail de certains juristes qui s’attaquent à la question du droit et de l’environnement en se disant : puisque nous vivons dans des Etats de droit, le moyen de protéger les écosystèmes, c’est aussi de les ancrer dans une forme de droit. On a ainsi évoqué la lutte victorieuse d’une tribu Maori en Nouvelle-Zélande qui a fait reconnaître par la justice le droit d’un fleuve à ne pas être pollué ! Dernier exemple : Railcoop, un groupe de citoyens qui a décidé de créer une coopérative ferroviaire pour relancer le train entre Lyon et Bordeaux, sur une ligne très peu exploitée par la SNCF. Leur appel à financement a été souscrit par 3500 sociétaires, et des villes et des collectivités concernées ont décidé de soutenir ce projet. Le premier train coopératif devrait rouler d’ici à deux ans. Quel courage de se lancer ainsi dans une compagnie ferroviaire citoyenne

Infos pratiques : Exposition « Energies Désespoirs, un monde à réparer » au Centquatre, 104 rue d’Aubervilliers, Paris (19e). Jusqu’au 29 août (fermeture du 9 au 23 août). Fermé le lundi. Entrée libre. Accès : Métro Riquet Ligne 7. Plus d’infos sur 104.fr

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