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« L’apéritif par Skype est à l’apéritif ce que le minitel rose est à l’amour physique »

© Pikrepo

Alors qu'un nouveau confinement a débuté en France le 30 octobre, Michel Lussault, géographe et directeur de l'Ecole urbaine de Lyon, analyse ce qu'a révélé le premier confinement.

Comment avez-vous vécu le confinement du printemps 2020 ?

Michel Lussault : Comme une période très fertile, à la fois inquiétante et dans une certaine mesure enthousiasmante, riche d’observations, et qui m’a semblé conforter – on va encore dire que les géographes ont la grosse tête… – toute une série d’analyses faites par les spécialistes de la constitution du monde comme système d’interdépendances. En tout cas, cet événement a aussi souligné l’importance de l’espace et ce que j’appelle « l’interspatialité » (les interrelations spatiales entre individus) dans la vie sociale. A ce propos une de mes plus grandes inquiétudes est de savoir quelles seront les traces de cette expérience, qui pourrait d’ailleurs être réitérée (l’interview a été réalisée avant le reconfinement, Ndlr). Laisser un mètre, parfois deux, de vide entre soi et les autres dans la queue de la boulangerie crée une insidieuse logique de suspicion dont on aura peut-être du mal à se défaire totalement.

Il y aurait une perte d’innocence des relations qui se vivent dans dans l’espace public ?

Oui, or cette innocence – c’est un très beau terme – est une forme de bienveillance, d’ouverture à l’imprévu de la vie sociale, cette innocence est même dans une certaine mesure un des fondements de l’urbanité au sens contemporain du terme. Et je suis assez préoccupé de la manière dont certains se saisissent de cette perte d’innocence pour tenter d’affaiblir la culture urbaine, que ce soit pour des motivations purement politiques et identitaires – il faudrait se protéger d’autrui parce qu’autrui est par définition une menace — ou chez certains tenants de l’écologie radicale, proches de l’effondrisme ou de la collapsologie. Leur fantasme paraît être parfois celui de villes vidées où la « nature reprend ses droits », où il n’y aurait presque plus de mobilité, d’accès à l’autre, où chacun serait en quelque sorte replié sur son pré carré, dans son potager. D’autres chercheurs, plutôt en vue, à partir d’analyses souvent pertinentes et intéressantes sur les périphéries et marges urbaines, dérivent vers un registre plus idéologique et expliquent que l’urbanité métropolitaine est un asservissement, qu’il faut fuir la grande ville, créer de petites communautés, refuser les sociabilités de contact massives. Ces visions (que je nomme « urbanophobes ») sont depuis longtemps présentes dans certaines franges de la vie politique française mais elles prennent aujourd’hui une importance inédite.

Certains observateurs avancent que la traditionnelle lutte économique et sociale, pour être au centre des grandes villes – la lutte des places, pour reprendre vos termes – a pu trouver un coup d’arrêt symbolique pendant le confinement. Que la crise actuelle provoquerait même une sorte de renversement spatial, c’est-à-dire que tout d’un coup être au centre, ce n’est plus être vainqueur… 

Dans de nombreux pays du monde, à commencer par les Etats-Unis et la France, être un habitant périphérique c’est souvent être un vainqueur, la « suburbanisation » y est un modèle social dominant, choyé, soutenu. En vérité, ceux qui ont pensé que le centre avait gagné, se sont peut-être laissé abuser par des phénomènes partiels dont ils ont fait un métarécit englobant, comme la spéculation sur le foncier dans les centres urbains, qui est d’ailleurs souvent réalisée par des gens qui n’y résident pas, ou encore le développement des quartiers d’affaires métropolitains. Certes, les fractions les plus denses des métropoles sont devenus des machines à rentes économiques, la gentrification (souvent analysée de manière très superficielle) y est effective, mais cela ne doit pas faire oublier que l’urbanisation du monde est largement une périurbanisation (parfois très lointaine). C’est en périphérie que bon nombre de terriens habitent, travaillent, consomment, créent de nouvelles urbanités etc. C’est en périphérie que les compositions les plus hybrides entre l’urbain et les systèmes bio-physiques s’observent. C’est en périphérie que les problématiques mobilitaires sont les plus aiguisées. La soi-disant compétition entre les deux modèles n’est donc ni nouvelle, ni prête d’être close.

Le périurbain propose même de nouveaux modèles…

L’alter urbanisation qu’est la « périphérisation » est en effet renforcée par l’apparition de nouveaux pôles référentiels qui fragilisent l’intérêt de la centralité, comme les plateformes du type Amazon. Finalement, on voit que ce qui pourrait ressortir renforcer de la période ce serait le couplage entre les périurbains et les tenants et acteurs des économies de plateformes ; entre tous les protagonistes qui veulent se mettre à l’écart de la société dense et diverse (qu’ils estiment incommode et inconfortable) et les tenants des économies de plateformes, ceux qui estiment que l’avenir du monde c’est non plus de se déplacer dans des espaces urbains denses, divers, surpeuplés, exposés au risque mais plutôt de se faire livrer à domicile. Ces tenants, au demeurant, se retrouvent aussi dans des espaces centraux où les services à domicile viennent compenser les difficultés d’accès aux services. Comme je l’ai écrit dans la conclusion d’Hypers-lieuxchaque individu dans sa citadelle domestique (son logement) tend ainsi à devenir le centre d’un monde vers lequel tout converge et en particulier les flux d’informations, mais aussi les flux de marchandises. Et c’est un peu cela que j’ai vu en germe pendant la période du premier confinement.

Avec le confinement, l’appartement devient centre de gravité de l’urbain nomade…

Avec le confinement, chaque appartement est devenu un hyper-lieu avec, au centre, des émetteurs-récepteurs libres de commander ce qu’ils souhaitent. Or on a vu que le social numérique créé par le confinement était un social parodique, quelque chose mimant le social sur un mode finalement défectif et même souvent sur un mode humoristique. Pour tromper la solitude, nous avons comme tant d’autres organisé avec des amis un apéritif par Skype, et constaté que l’apéritif par Skype est à l’apéritif ce que le minitel rose était à l’amour physique. Quelque chose de très largement parodique au sens strict du terme. Mais peut-être qu’un certain nombre d’individus vont s’en contenter, compte tenu de la peur du risque. Et que d’un social parodique en raison d’un contexte exceptionnel, on débouche sur l’installation d’un social dégradé soutenu par la mise en place de normes sanitaires.

La démobilité a créé de nouvelles relations entre nos espaces quotidiens, familiers et nos corps. Est-ce qu’on ne pourrait pas envisager à la suite du confinement, une nouvelle façon d’habiter nos appartements, d’habiter et d’utiliser nos espaces publics et privés ?

Le confinement a révélé à quel point nous avons subi la production résidentielle standard de ces trente dernières années et l’évolution du marché de la résidence, que ce soit le marché du neuf ou le marché de l’ancien requalifié. Dans les grandes métropoles, on s’est assez vite aperçu que vivre dans de petits appartements, minuscules et très chers, très bruyants ou très mal orientés, est devenu insupportable. Et on a pris la mesure des avantages comparatifs des périphéries ou des petites métropoles où la situation était beaucoup moins dégradée. Il est aussi intéressant de constater que là où les prix immobiliers sont les plus faibles, c’est là où les gens ont le moins souffert du confinement parce que finalement les standards d’habitat ne sont pas du tout ceux du marché. On peut comprendre que tant de gens aient souhaité fuir Paris. La seule chose qu’on peut difficilement comprendre, c’est qu’il ait fallu cette crise pour s’apercevoir à ce point du caractère rocambolesque et insoutenable de la manière dont on résidait à Paris et dans les grandes métropoles. Comment se fait-il qu’on n’ait pas regimbé avant ?

Parce qu’il y avait une pression sociale, politique et économique…

Oui, mais qui disait que c’était bien, finalement. Que c’était d’être un victorieux. A partir du moment où les pouvoirs publics ont considéré que la hausse des prix de l’immobilier était un signe incontestable de vitalité des métropoles, le ver était dans le fruit, car ils ont consenti à l’absurde. Chacun est devenu un opérateur plus ou moins conscient et plus ou moins content d’un marché spéculatif qui consiste à mettre sur le marché des biens hors de prix et très inconfortables et donc il y a là quelque chose qui renvoie à la nécessité de poser un diagnostic collectif de l’insatisfaction qu’on peut avoir par rapport à cette situation qui explique que, depuis quinze à vingt ans, les conditions de vie d’un grand nombre de personnes ne se sont pas améliorées. Pourrait-on alors changer notre manière de co-résider dans nos immeubles ? Pendant le confinement (du printemps dernier, ndlr) j’ai été frappé de voir que l’on ne franchissait pas facilement un seuil qu’on aurait dû pouvoir franchir. Par exemple, on aurait très bien pu envisager de réguler par immeuble, de façon bienveillante et pacifique, les manières d’utiliser les espaces communs, à la façon dont on peut prendre en charge un certain nombre d’activités communes qui ne sont plus forcément servies par des prestataires, en essayant de s’informer mutuellement, en essayant d’organiser des tours de courses mutualisés, etc. En réalité, on l’a peu fait en France, même s’il y a de de nombreuses exceptions, notamment dans les quartiers populaires où l’on a observé de nombreuses formes de solidarités de voisinage, parce que nous sommes imprégnés par l’individualisation des mœurs qui fait que nous avons l’habitude de vivre notre urbanité comme des atomes utilitaristes et consuméristes qui ne supportent pas tellement que d’autres viennent interférer, en quelque sorte, dans leurs manières de vivre. L’épidémie a gravé à la pointe sèche le tableau des excès de notre habitation urbaine et des faillites aussi de ce que cette habitation porte en termes de solidarité, de coopération. Nous le vivons très clairement aujourd’hui en France, dans nos corps et dans nos rythmes de vie et dans notre solitude, parce que je trouve quand même que cette solitude est très pesante. Nous ne savons plus gérer positivement la solitude, car pour cela il faut paradoxalement apprécier à juste proportion l’importance du rapport à autrui. Être solitaire est un art paradoxal, alors même que nous sommes les uns sur les autres. Nous éprouvons dans notre « ultra moderne solitude » ce que c’est que de vivre dans une société de copropriétaires et on s’aperçoit bien à quel point la copropriété c’est tout le contraire de la coopération. 

Entretien réalisé dans le cadre du groupe de travail des Nouvelles Urbanités, qui regroupe des acteurs de l’urbanisme et de la transition écologique, et auquel contribue Enlarge your Paris. Pour recevoir la version PDF du Journal des Nouvelles urbanités, nous écrire à vdelourme@eyp.fr

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