Société
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« Je viens de Paris, quartier de la Bièvre » : et si tout le Grand Paris devenait Paris ?

Le nouveau découpage du Grand Paris. Clément Beaune / Le Parisien

Un ancien ministre devenu planificateur en chef rêve tout haut d'un Grand Paris qui deviendrait, tout entier, Paris. Avec des quartiers aux noms poétiques plutôt que des arrondissements numérotés, et des communes qui cesseraient d'être des banlieues. Personne ne lui a demandé son avis, c'est peut-être pour ça que ça vaut le coup de l'écouter.

Imaginez la scène. On vous demande d’où vous êtes et, pour la première fois, vous le dites sans la moindre arrière-pensée : « De Paris. » Puis, parce qu’on aime préciser : « quartier de Confluence. » Ou des Grands Boulevards. Ou de l’Observatoire, nettement plus poétique que « quatorzième », ce matricule sans âme particulière. Car, dans ce Paris-là, les arrondissements numérotés auraient retrouvé des noms, et les communes des bords du périph cesseraient d’être des banlieues : Saint-Mandé, Sèvres ou Champigny deviendraient des quartiers de Paris, au même titre que Montmartre ou Bastille. Fini, donc, le « je viens de Paris, enfin de Saint-Mandé », ce petit pas de deux gêné que connaissent tous les Franciliens des bords du périph. On serait de Paris, point. Et accessoirement de Vallée royale, d’Ourcq ou de Brie française.

Une capitale de sept millions d’habitants

Cette carte rêvée, c’est Clément Beaune qui la dégaine. Ancien ministre des Transports, ancien député de Paris, aujourd’hui haut-commissaire à la Stratégie et au Plan, Clément Beaune dévoile au Parisien, ce 3 juin 2026, une note qui propose ni plus ni moins qu’un big bang territorial. Au menu : une ville du Grand Paris de sept millions d’habitants qui s’appellerait tout simplement Paris, découpée en une quarantaine de districts d’environ 200 000 âmes chacun, les départements de la petite couronne passés par pertes et profits, et un maire du Grand Paris élu au suffrage direct, sur le modèle de la loi dite PLM (Paris-Lyon-Marseille). Clément Beaune se garde bien, au passage, de parler d’« arrondissements » : le mot donnerait, dit-il, l’impression que Paris impose sa logique à la banlieue. Ses districts porteraient donc des noms, pas des numéros. Et sa plume n’est pas dépourvue d’une certaine poésie bucolique : Coulée verte, Beaumonts, Confluence ou Lilas… les noms qu’il propose s’échappent de la logique administrative ; ils sentent bon le terroir et donnent envie de respirer.

Le diagnostic, lui, tient en une phrase, et c’est celle d’un homme qui a longtemps regardé les cartes de transport : Paris est trop petit. La capitale est coincée à l’intérieur de son périphérique, et il ne faudrait pas, dit Clément Beaune, « vivre encore un siècle dans l’enceinte du périphérique ». 105 kilomètres carrés, deux millions d’habitants, une frontière héritée des fortifications et coulée dans le bitume des années 1970 : à l’échelle des grandes capitales européennes, c’est un mouchoir de poche.

« Il ne faut pas vivre encore un siècle dans l’enceinte du périphérique. » Clément Beaune, haut-commissaire à la Stratégie et au Plan, et ancien ministre des Transports, au Parisien

Le métro fait la ville

Bon, on vous prévient tout de suite : ce big bang n’arrivera sans doute jamais. Clément Beaune n’a aucun pouvoir pour le décréter. Ce n’est même pas le métier du Haut-commissariat au Plan et personne, au fond, ne lui a rien demandé. Mais c’est précisément ce qui le rend intéressant. L’essentiel n’est pas dans le décret qui ne viendra pas, mais dans les coups de boutoir des tunneliers du Grand Paris Express, et singulièrement de la ligne 15 qui, en bouclant la petite couronne sans repasser par Châtelet, s’apprête à rebattre les proximités de banlieue comme on rebat un jeu de cartes entre deux parties. L’ancien ministre des Transports fait du Grand Paris Express le cœur de sa réflexion, et là, il a bien raison. 

Car le métro fait la ville, on le sait depuis plus d’un siècle. Ce n’est pas une hypothèse d’urbaniste : ça va arriver, et ça va tout changer. Avec la ligne 15, Sèvres et Champigny vont se réveiller voisines, et Issy se retrouvera à une poignée de stations de Créteil ou de Saint-Maur ; à mesure que le reste du réseau se déploiera, rallier Versailles depuis Saint-Denis sans traverser Paris cessera d’être un exploit. Des villes qui s’ignoraient cordialement depuis un siècle vont soudain partager une ligne. Le jour où l’on file d’une banlieue à l’autre sans repasser par le centre, le périphérique cesse d’être une frontière pour devenir un souvenir. Anticiper cet effet, c’est d’ailleurs très précisément le métier de l’ancien locataire du ministère des Transports.

« On ne vient jamais de Champigny »

Et puis cette identité commune, beaucoup la vivent déjà sans attendre la moindre loi. À l’étranger et même « en région » comme on dit depuis qu’on n’ose plus dire « la province », personne ne se présente en expliquant qu’il vient de Champigny, à côté de Paris. Vu de Tokyo ou de Clermont-Ferrand, le périphérique n’existe pas ; c’est seulement en rentrant qu’on le retrouve, comme une douane intérieure dont plus personne ne sait très bien pourquoi on l’a installée. Ce que dit Clément Beaune, au fond, c’est que le métro va rendre réel ce que les gens disent déjà.

Rebattre les cartes, c’est même un jeu auquel nous nous sommes déjà prêtés. Pour le Guide des Grand-Parisiens, avec les Magasins généraux, nous avions découpé la métropole en une dizaine de grands quartiers culturels – Océan Vert, Hyper-Museum, Petite Riviera, La Fabrique, Delta, Square XXL – qui enjambaient le périphérique sans même le remarquer et se parcouraient avec un passe Navigo. La nôtre ne supprimait aucun département et ne fâchait aucun maire : elle se contentait de regarder le Grand Paris comme un terrain de jeu culturel continu. Une carte parmi d’autres, d’ailleurs : nous en avions fait tout un inventaire de cartes qui brouillent les cartes.

Un Grand Paris encore en débat

Cela dit, ne nous enivrons pas trop vite. Le métro rapproche les quais, pas les niveaux de vie : la ligne 15 ne supprimera pas d’un coup de tunnel les écarts de revenus, d’emploi et de loyer qui séparent encore Neuilly de Saint-Denis. Et une identité commune ne se décrète pas plus qu’une réforme institutionnelle : beaucoup d’habitants tiennent à leur commune, à son nom, à son maire, et n’ont nulle envie de se fondre dans un quartier de Paris. Le Grand Paris reste une géographie en débat. Et le sentiment d’être des Grand-Parisiens reste à construire.

« Le métro rapproche les quais, pas les niveaux de vie. » Clément Beaune

C’est exactement pour cela que cette histoire nous intéresse. Nous qui arpentons la région Île-de-France et la Métropole à pied, à vélo et en RER depuis plus de dix ans, nous avons une conviction : le Grand Paris existe déjà. Il existe dans les jambes de ceux qui le traversent, dans les correspondances impossibles et les lignes de bus qui se moquent des frontières communales. Il ne manque qu’une chose à ce Grand Paris-là : une carte qui daigne enfin lui ressembler. Qu’elle s’appelle Coulée verte ou Bassin cristolien, on en débattra volontiers. Mais qu’on ait envie de la déplier, ça, c’est déjà une bonne nouvelle.

Source : « Une capitale de 7 millions d’habitants, 40 districts, départements supprimés : le projet fou pour transformer Paris en ville-monde », entretien avec Clément Beaune par Élie Julien et Thomas Soulié, Le Parisien, 3 juin 2026.

La carte du Guide des Grands Parisiens / DR
La carte du Guide des Grands Parisiens / Enlarge your Paris et les Magasins Généraux
Carte des Grands Parisiens, la ligne 15