Culture
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À Villers-Cotterêts, la langue française en son château

Ciel lexical de la Cité internationale de la langue française © Benjamin Gavaudo – Centre des monuments nationaux

À Villers-Cotterêts, dans l'Aisne, à 50 minutes de la gare du Nord, la Cité internationale de la langue française a ouvert ses portes dans le château restauré de François Ier. Expo permanente inventive, programmation foisonnante, chapelle royale, librairie, café en terrasse et parc immense : il y a largement de quoi remplir une journée avant de rentrer par le train du soir. Enlarge Your Paris est allée voir.

En partenariat avec la Cité internationale de la langue française.

La ville où le français est devenu le français

Quand je descends du train à la gare de Villers-Cotterêts (50 minutes de la Gare du Nord seulement !), je sais que j’arrive dans un lieu historique pour la langue française. Dans l’Ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 François Ier a décrété que tout document officiel ou juridique serait rédigé « en langage maternel françois et non autrement ». Il impose donc le français comme langue nationale dans un pays où le petit peuple parlait le patois et le clergé le latin.

Je prends le chemin qui mène de la gare au château et tombe sur l’autre lien remarquable qui attache cette petite ville à la langue nationale. Au bout d’une haie bien taillée est inscrit sur une plaque de pierre : « Dans cette maison est né Alexandre Dumas » et là, à travers son portail en fer, on voit un joli hôtel particulier aux volets blancs où l’auteur des Trois Mousquetaires et du Comte de Monte-Cristo a vu le jour.

Plus tard, je vais découvrir que ce n’est pas le seul grand écrivain qui vient de ce coin. Jean de La Fontaine aussi, né à Château-Thierry ! Jean Racine aussi, né à La Ferté-Milon ! Paul Claudel aussi, né à Villeneuve-sur-Fère ! C’est une terre d’écrivains en fait, où la langue française a poussé comme un chêne.

Dans les entrailles du château

J’arrive à la Cité internationale de la langue française, qui occupe le château de Villers-Cotterêts — les deux ne font qu’un. On traverse une cour impressionnante puis le terrain de jeu de paume placé au milieu de son château par François Ier, très amateur de ce jeu de raquette. Au-dessus de ma tête, arrangés comme une sorte de canopée qui filtre le soleil, des mots parlent de la langue. Tchatche, Calligramme…

D’habitude, j’ai un penchant pour les conservateurs de château très conservateurs. J’aime les parquets qui grincent et les rideaux en velours fanés ayant survécu à la duchesse qui les a choisis. Ici, c’est autre chose : les murs en pierre peints en blanc forment un écrin d’une simplicité monacale qui sied très bien aux écrans et autres installations modernes qu’on va trouver sur le parcours de visite.

La Cité internationale de la langue française est une célébration de la langue sous toutes ses formes et sur tous les continents, à travers son parcours mais aussi par une programmation culturelle très riche. En mai, on célèbrera Proust avec, par exemple, une soirée de lectures de passages drôles de son œuvre par l’acteur Denis Podalydès. À la fin du mois, le festival Mets et Mots propose lectures, spectacles, démonstrations culinaires et salon du livre gourmand, parrainé par le chef Mory Sacko et la romancière Véronique Ovaldé. 

Mille livres, mille portes

L’exposition permanente impressionne aussi par son inventivité didactique, volontairement ludique, drôle, colorée et divertissante. La première chose que je vois en commençant le parcours de visite, c’est un écran où sont projetées des bribes de films. On se délecte, par exemple, de l’extrait d’un film tiré du Bourgeois gentilhomme de Molière, où il est question des différentes manières de tourner la phrase « Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour. »

Derrière, une magnifique bibliothèque. Très haute, très large et à quatre faces, une bibliothèque à mille livres, c’est-à-dire à mille portes vers un autre monde. Ça donne envie de jouer au sortes. Vous connaissez le sortes ? Il s’agit d’ouvrir un livre au hasard et poser un doigt sur une phrase. Cette phrase aurait quelque chose à vous dire. J’y vais. Je choisis un livre au hasard. C’est Désorientale de Négar Djavadi. Beau titre déjà ! Je me pose, je l’ouvre. « À Paris, mon père, Darius Sadr, ne prenait jamais d’escalator. » Qu’une romancière iranienne écrive en français depuis Paris, que sa phrase tombe sur moi au hasard d’une bibliothèque picarde : voilà ce que la Cité raconte, une langue qui circule et qui rassemble.

À côté de la bibliothèque, il y a une jolie machine. Une sorte de kaléidoscope à mots. On tourne une manivelle et des phrases se désintègrent en des essaims de lettres avant de former des calligrammes, ces poésies en formes dessinées qu’inventa Apollinaire. 

Dans les prochaines salles on apprend comment le français s’est diffusé et s’est parlé dans le monde. On entend les accents d’Afrique, du Vietnam, du Québec… Sur un autre écran, deux jeunes humoristes m’invitent à venir faire une dictée. J’y consens. Un peu en traînant les pieds, il faut dire. Je ne suis pas hyper-bon en orthographe. Mais ils ont l’air sympa. Je me positionne devant l’écran et choisis une dictée moyen-dur. Il s’agit de l’orthographe des homonymes dans « Un chasseur sachant chasser sans son chien vit cent sangsues sans sang s’en aller sur un sanglier. » Et bien, j’assure à mort. 

Le soutien-gorge adore voyager

Plus loin, j’apprends dans une grande et belle installation consacrée aux mots empruntés par d’autres langues à quel point le curieux substantif « soutien-gorge » a voyagé. Les Portugais disent « soutien » pour désigner le sous-vêtement bi-place, les Turcs « sutyen ».

Emprunt toujours, il est rappelé dans l’exposition le mot de Dumas, l’enfant du pays, sur la langue de Shakespeare : « L’anglais n’est que du français mal prononcé. » Plus de la moitié du lexique anglais serait constituée de mots d’origine française. En échange, la francophonie reçoit du franglais. Sur un grand miroir — reflet de nos insécurités linguistiques ? — est marquée en grand la phrase de la Constitution : « La langue de la République est le français » et en petit tout autour, une galaxie de mots considérés comme plus ou moins indispensables pour un Français en 2026 de « save the date » à « bullshit jobs ». 

J’enchaîne avec des lignes de poésie et des bribes de dialogues dans un petit théâtre virtuel. J’apprends que Casanova écrivait en français et non pas en italien et je regarde et re-regarde le beau spectacle de la Marseillaise chantée en langue des signes.

La chapelle, la librairie, le parc 

En sortant de l’exposition, on passe par la chapelle royale, décor Renaissance à voûtes sculptées qui a retrouvé tout son éclat après restauration. Puis par la librairie, où l’on retrouve aussi bien les ouvrages feuilletés dans la bibliothèque que des essais sur la langue ou des romans francophones venus d’ailleurs — on y entre pour cinq minutes, on en ressort avec trois livres.

Quand vous aurez fait le plein de mots, un excellent endroit vous attend pour déjeuner dans le château. Il s’appelle Chez Alexandre, bien sûr. Un café avec une très belle terrasse et un bon petit parmentier de canard. Après vous pouvez flâner dans les allées boisées de l’immense parc du château. Et vous poser quelques temps pour lire peut-être, dans les clochettes et les anémones sylvies, un livre que vous n’aurez pas choisi au hasard.

Infos pratiques : Cité internationale de la langue française – Château de Villers-Cotterêts, 1, place Aristide Briand, Villers-Cotterêts (02). Ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 18 h 30. Tarif plein : 9 €. Gratuit pour les moins de 26 ans. Pack TER × Cité (A/R + entrée) : 18 € (plein) / 9 € (moins de 26 ans).

La langue de la République est le français. John Laurenson pour Enlarge your Paris
Prenez un livre au hasard… John Laurenson pour Enlarge your Paris
Le Château de Villers-Cotterêts est situé au coeur d’un vaste parc… où l’on peut s’échapper pour lire. John Laurenson pour Enlarge your Paris