Une canicule en plein printemps, des records de saison peut-être battus cette semaine, et, il y a quelques mois à peine, des après-midi de novembre en tee-shirt. Pour Alexandre Florentin, fondateur de la mission « Paris à 50 degrés », ces saisons qui se confondent ne constituent pas une série d'accidents : c'est une nouvelle ère climatique qui s'installe.
Entretien mis à jour le 15 juin 2026

Les canicules que nous vivons aujourd’hui sont-elles encore exceptionnelles ou avons-nous basculé dans une nouvelle normalité climatique ?
Alexandre Florentin : Je crois plutôt qu’on est entrés dans une nouvelle anormalité. On vient de vivre une canicule de printemps assez exceptionnelle, on battra peut-être des records de saison cette semaine. Et rappelez-vous l’automne dernier : en novembre, on se baladait encore en tee-shirt à Paris. On a déjà basculé dans un autre régime climatique, on le voit bien depuis dix ans avec une accélération vertigineuse. Mais là où on n’a pas basculé vers une nouvelle normalité, c’est qu’il n’y a aucun signe que cela va s’arrêter ou se stabiliser à ce niveau-là. On est sur une pente glissante, une transition continue vers quelque chose de pire. Le changement climatique, c’est comme un train lancé à pleine vitesse : on peut encore tirer le frein d’urgence en arrêtant les émissions de gaz à effet de serre, mais on ne peut pas revenir en arrière. Plus personne, dans l’histoire de l’humanité, ne connaîtra les étés frais.
Certains parlent encore d’aléas météos plutôt que de changement climatique. Comment l’expliquez-vous ?
A. F. : Il y a du déni, parce que beaucoup sont trop attachés à leur vision du monde ou à leur pouvoir. Quand votre carrière et votre statut social se sont construits sur le modèle économique qui nous a menés là, il est difficile de remettre tout en question. Heureusement, certains dirigeants osent dire que ce n’est plus possible. Fabrice Bonnifet, ancien directeur du développement durable d’une grande entreprise du CAC 40, parle ouvertement de décroissance. Le précédent chef d’état-major des armées parlait du changement climatique comme d’un catalyseur de chaos. Ces paroles sont essentielles.
Comment le changement climatique affecte-t-il spécifiquement Paris et le Grand Paris ?
A. F. : Paris n’existe pas isolément. On est liés climatiquement. Si on débitumait 50 % des routes du Grand Paris, on ferait baisser la température de deux degrés dans la capitale. À l’inverse, si Paris verdit mais que la Seine-Saint-Denis ou le Val-de-Marne continuent à se minéraliser, c’est toute la métropole qui surchauffe.
Ce qui est paradoxal, c’est que nous ne vivons pas dans l’un des endroits les plus chauds du monde, mais dans l’un de ceux où l’on a le plus de risques de mourir de chaud. La densité urbaine, les sols bitumés, la chaleur accumulée la journée et restituée la nuit : c’est cela qui tue. Et aujourd’hui, la chaleur ne s’arrête même plus à la fin de l’été. C’est une chaleur persistante, un fond thermique qui s’installe parfois jusque dans l’automne.
Comment préserver la nature en Île-de-France et en faire une alliée plutôt qu’un territoire qui s’effondre ?
A. F. : On l’oublie souvent : l’Île-de-France, c’est 40 % d’espace agricole et 25 % de forêts, de rivières et de zones humides. Ce sont des territoires essentiels à notre survie. Île-de-France Nature entretient encore des trames vertes comme la Ceinture verte francilienne, mais elles sont largement méconnues, y compris des élus.
Les Franciliens ne perçoivent pas leur région comme un territoire agricole et forestier car ils n’y ont plus accès, ils ne la vivent plus. Pourtant, c’est là que réside une grande part de notre capacité d’adaptation. Si on dépasse certaines limites, il deviendra impossible d’avoir une société stable dans un environnement aussi dégradé.
Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
A. F. : À l’été 2025, comme les précédents, on a vu des écoles et des crèches fermer pour cause de canicule. Et désormais, en octobre, les bâtiments ne refroidissent plus forcément. Quand cette situation arrive, elle impacte toute une société, elle use tout le monde. Tant que ces vagues de chaleur duraient trois jours, on pouvait s’adapter. Mais quand elles s’étalent sur deux semaines, puis quand les nuits d’automne restent à 20 °C, c’est une rupture.
L’automne dernier, l’anormale douceur a été agréable pour les humains, mais très bizarre pour le végétal qui s’est cru au printemps. Les végétaux ont bourgeonné, puis gelé quand le froid est vraiment arrivé. Ça les a fatigués et rendus plus sensibles aux maladies ou aux rongeurs. Quand ça arrive une année, ce n’est pas très grave, mais à la longue on dérègle tout.
Nos infrastructures sont-elles également menacées ?
A. F. : Tout à fait. Nos infrastructures ne sont pas conçues pour ce climat. Le RER C ne supporte ni les inondations ni les fortes chaleurs, les télécoms dysfonctionnent, les data centers surchauffent. Quand le climat change, tout change : nos horaires, notre organisation du travail, nos calendriers scolaires et de chantiers. La vraie question devient : de quoi avons-nous besoin pour bien vivre ensemble ? L’essentiel est en danger, et il va falloir distinguer le superflu du vital.
Que faire pour ne pas céder au désespoir ou à la démobilisation ?
A. F. : Il faut renouer avec le vivant, changer nos rythmes. Plutôt que de passer nos vendredis sur des tâches absurdes, on pourrait les consacrer à la végétalisation, à la gestion de l’eau, à la forêt. La crise écologique est aussi une crise de sensibilité. Nous avons besoin de retrouver un lien sensoriel avec le réel, d’écouter ce que le vivant nous dit.
Par ailleurs, dans les sondages d’opinion, une large majorité de personnes veulent agir. Mais ce n’est pas ce que nous renvoient les médias ou les réseaux ; n’oublions pas qui les contrôle ! Nous avons le devoir moral de ne pas céder au désespoir. Pour cela, il faut qu’on se retrouve dans le monde réel à faire des actions qui nous font du bien, à nous et à la planète.
Si l’on veut que le Grand Paris reste vivable, c’est maintenant qu’il faut se mobiliser, pas dans vingt ans. C’est dans cette optique que nous avons créé un jeu de rôle : « Et si vous étiez maire pendant une canicule ? ». 200 personnes ont déjà participé et elles nous ont dit en ressortir avec de l’énergie pour agir, avec lucidité et enthousiasme.
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15 juin 2026 - Grand Paris