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La Clef revit. Et avec elle, le cinéma indépendant du Quartier latin

Menacé de fermeture, La Clef, dernier cinéma associatif à Paris, est occupé depuis 2019 par le collectif La Clef Revival / © La Clef Revival
© La Clef Revival

Squattée en 2019, rachetée en 2024, La Clef rouvre enfin ce jeudi. Six ans de lutte, 5 000 donateurs, et un collectif qui n'a rien lâché pour faire vivre le ciné indé dans le Quartier latin. Rencontre avec Kira, à la veille du grand soir.

Pouvez-vous vous présenter et nous expliquer ce qu’est le collectif La Clef ?

Kira : Ce collectif est né de l’occupation du cinéma La Clef, pour éviter sa fermeture, par des spectateurs et spectatrices du lieu. La Clef est un cinéma associatif dont les membres du collectif gèrent la programmation et la gestion. C’est un lieu qui se vit comme un bien commun, ouvert aux festivals émergents, aux ciné-clubs, aux étudiants… Et qui vient de rouvrir ses portes grâce à l’engagement de tous et toutes !

Pouvez-vous revenir sur ce qui a précipité la fermeture du cinéma et ce qui a permis sa réouverture ?

À sa création en 1973, La Clef était un cinéma d’art et d’essai. Au début des années 1980, le bâtiment a été racheté par le Conseil économique et social et la Caisse d’épargne d’Île-de-France. Deux salles étaient gérées par les associations et le reste du bâtiment servait aux activités culturelles des salariés de la banque. Les associations se sont relayées pour le faire tourner jusqu’à ce qu’en 2015 la Caisse d’épargne souhaite le mettre en vente, mais à un prix trop élevé pour que les associations puissent le racheter. En avril 2018, le cinéma a fermé… Puis est devenu un squat en septembre 2019 avec des artistes, d’anciens salariés, des collectifs et riverains… On passait des films de genre, des films étrangers, des courts et des moyens métrages à prix libre.

Quand on a été expulsés en mars 2022, cela faisait deux ans déjà que l’on s’était déclarés comme repreneurs potentiels et on avait réussi à obtenir un soutien à l’international. Avec l’aide de 5 000 donateurs, d’une centaine d’artistes, de subventions, de mécènes et de bénévoles pour les travaux du chantier participatif, on a réussi à remettre aux normes le bâtiment qui peut désormais rouvrir ses portes. C’est un immense soulagement.

Qu’est-ce qui est prévu pour le cinéma pendant les prochaines semaines ?

En ce moment, c’est l’ébullition ! On a des bénévoles qui accrochent des affiches, d’autres qui montent le bar ou réparent les projos, certains qui tractent pour faire venir du monde ou accueillent les journalistes… On est très joyeux. Demain, nous serons accueillies par une fanfare, puis nous rouvrirons le cinéma avec le film soudanais Talking About Trees, un documentaire parfait pour inaugurer cette nouvelle étape. Nous allons avoir neuf séances uniques par semaine, toutes organisées par des bénévoles ou des associations partenaires. La programmation reflète comme toujours les valeurs du collectif : éclectique, libre et inscrite dans les luttes en cours et l’histoire militante du lieu avec des séances sur Mayotte, sur la Palestine, mais aussi des films peu diffusés qu’on ne verra pas ailleurs. Toutes les séances sont accompagnées d’une personne pour débattre ou introduire le film. Nous avons hâte d’accueillir Céline Sciamma pour une carte blanche jeudi prochain !

Comment vous inscrivez-vous dans le réseau des cinémas indépendants franciliens ? Avez-vous une place singulière ?

On est inspirés et épaulés par d’autres lieux qui ont ouvert la voie, comme L’Univers à Lille, le Vidéodrome à Marseille, ou le ciné-club du Kino Climat. À Paris et en proche banlieue, de nombreux cinémas comme le Luminor dans le 4e – qui est menacé de fermeture –, le ciné-club le Luxy à Ivry (94) ou le Cin’Hoche à Bagnolet (93) participent de cette dynamique. Il existe une véritable solidarité entre les cinémas indépendants ; on se prête du matériel, on échange des conseils, on partage des savoir-faire. C’est essentiel dans une ville comme Paris, où les lieux culturels accessibles se raréfient.

À La Clef, il est possible d’adhérer individuellement pour participer à la programmation, à l’accueil, au bar ou à la billetterie. Les associations peuvent également adhérer en tant que telles et utiliser les espaces pour se réunir, organiser des projections ou des débats. De nombreux festivals et collectifs ont déjà fait vivre le lieu par le passé et vont pouvoir revenir, on attend que ça !

Où en est l’état du cinéma indépendant en Île-de-France ? Comment éviter les difficultés ?

Le quartier du 5arrondissement s’est profondément transformé ; il reste très étudiant dans l’âme, mais peu sont ceux qui peuvent se loger dans le coin et l’arrondissement a perdu près de 5 000 habitants en 10 ans. Les loyers sont devenus inaccessibles, et cette pression immobilière fragilise autant les locaux que les lieux culturels. C’est pour cela que nous souhaitions rouvrir sans avoir de propriétaire, mais notre modèle reste toujours très fragile, avec un emprunt à rembourser et un grand bâtiment à chauffer et éclairer. Néanmoins, le projet de La Clef a montré qu’il existait un désir fort de cinéma, notamment chez les jeunes, qui reviennent dans le quartier grâce à ce cinéma. C’est pour cela que chaque séance doit être pensée comme une expérience collective et singulière. On doit programmer des films que les gens ont envie de voir, mais aussi leur faire découvrir des œuvres qui ont besoin d’être soutenues.

Qu’espérez-vous de l’engouement que va créer la réouverture de la Clef sur le cinéma indépendant ?

On espère que cette réouverture inspirera d’autres mobilisations. Notre victoire est collective, née d’un squat en plein Paris, qui a abouti à la réappropriation d’un lieu culturel par ses usagers. On attend donc toute personne intéressée par cette dimension, même si elle n’aime pas le cinéma, à venir à La Clef pour transmettre ce que nous avons appris, comment s’organiser collectivement, comprendre les enjeux juridiques, financiers, architecturaux… Ces savoirs existent, et nous voulons les partager. On aimerait que chaque arrondissement, chaque quartier puissent disposer d’un lieu comme La Clef. De notre côté, on aura toujours besoin d’aide pour continuer à construire le projet et le faire vivre.

Infos pratiques : cinéma La Clef, 34, rue Daubenton, Paris (5e). Séances à prix libres. Accès : métro Censier–Daubenton (ligne 7). Plus d’infos sur laclefrevival.org et sur Instagram