
Le Festival des littératures urbaines revient à la Gaîté Lyrique les 30 et 31 janvier pour sa troisième édition. Créé il y a trois ans par une bande de passionnés originaires de quartiers populaires, l'événement s'est donné une mission : faire émerger les auteurs et autrices qui racontent la ville autrement, loin des clichés et de l'entre-soi du monde littéraire. Rencontre avec trois de ses organisateurs.
Entretien avec Lina Mehdi, Mehdi El Afani, et Taoufik Vallipuram, organisateurs du Festival et du Prix des Littératures Urbaines
D’où vient l’idée de ce festival ?
Taoufik Vallipuram : L’idée de départ, c’était de mettre en avant des auteurs et autrices qui ont publié des bouquins, parfois dans des grandes maisons d’édition, mais qui passent complètement sous les radars des espaces culturels, littéraires, médiatiques. Des gens qui ont des choses différentes à raconter sur la manière dont on vit la vie dans les villes. On est trois au départ à monter ce festival. Parmi nous, deux ont écrit des livres : Zakaria Harroussi a publié Quartier de combat – les enfants du 19ème aux éditions Denoël, Freddy Dzokanga a publié Itinéraire bis en auto-édition après que toutes les maisons d’édition lui ont refusé son manuscrit. Le point commun de ces deux livres, c’est qu’ils ont touché un public dont on dit qu’il ne lisait pas : les jeunes, et notamment des jeunes garçons de quartiers populaires.
Il y a donc une double bataille de représentation ?
T. V. : Exactement. Il y a la croyance chez Freddy et Zakaria de refuser de considérer que le livre n’est pas pour les jeunes des quartiers populaires. Le livre peut être un formidable vecteur pour raconter notre histoire, pour permettre aux jeunes de s’identifier. Et ça marche dans les deux sens : il y a plein de gens qui nous ont rejoints au festival et qui ne viennent pas de quartiers populaires. Ils disent : « On kiffe parce qu’on découvre d’autres histoires, d’autres vies. » De l’autre côté, on permet à des jeunes de s’identifier à des gens avec qui ils ont un vécu commun.
« On est dans la littérature française. Littérature française. »
Mais est-ce un festival de livres de quartiers populaires ?
T. V. : Non, justement. La question des quartiers populaires, elle transpire dans l’ethos de notre festival, dans la culture de la manière dont on fait les choses, dans qui nous sommes. Mais ce n’est pas un festival de livres de quartiers populaires. Parmi les premiers lauréats du prix, on avait Rachid Santaki et Pauline Guéna – deux profils très différents. On veut faire un festival culturel et littéraire dans lequel les gens de quartiers populaires peuvent se retrouver, même si ça ne parle pas que de ça. Pas plus qu’un autre, mais pas moins qu’un autre.
Mehdi El Afani : Je te donne un exemple concret. Des auteurs et autrices nous ont raconté que leur livre, parce qu’ils sont noirs ou arabes, était classé dans les médiathèques municipales ou à la Fnac dans la « littérature francophone ». Nous, on est dans la littérature française. Littérature française !
Comment fonctionne votre prix littéraire ?
Lina Mehdi : On a mis en place un comité de lecture participatif, ouvert à toute personne qui a envie de lire des livres et de nous dire ce qu’elle en pense. Plus de 115 personnes ont répondu à l’appel l’an dernier. On a mis en place un comité de lecture participatif, ouvert à toute personne qui a envie de lire des livres et de nous dire ce qu’elle en pense. Plus de 115 personnes ont répondu à l’appel l’an dernier. Et dès le départ, on a veillé à savoir qui composait notre comité de lecture : genre, origine sociale, diplômes, habitudes de lecture. Nous avons des exemples de personnes qui ne se sentaient pas légitimes pour évaluer un livre et qui ont pris plaisir à participer à notre comité de lecture. Et pour aller plus loin, dans notre jury final, on a décidé de faire de la place à des personnes qui ne lisent pas. On décerne deux prix – roman et essai –, avec à chaque fois un prix pour les femmes et un pour les hommes.
Pourquoi cette distinction ?
L. M. : Parce qu’on s’est rendu compte que dans le monde de l’édition, les hommes originaires de quartiers populaires écrivent moins et sont moins mis en avant. Il y a plus d’autrices originaires de quartiers populaires que d’auteurs, mais on ne sait pas vraiment pourquoi. On voulait être sûrs que des hommes issus de quartiers populaires soient aussi récompensés pour leurs œuvres. On a d’ailleurs fait de ce problème, un sujet de débat de l’édition 2025 du Festival. Mais aussi et tout simplement parce qu’aucun prix ne consacrait les littératures urbaines alors qu’elles sont très présentes dans la production littéraire contemporaine.
M. E. A. : Et puis il y a tout le travail en amont. Notamment celui des agents littéraires. Une agente d’un romancier hyper connu m’a raconté que ce qui a changé pour elle, c’est quand ses gamins lui ont fait écouter du rap. Elle a compris que ces auteurs étaient « les seuls qui font vivre la langue française aujourd’hui ». Si on ne les accompagne pas, ils ne passent pas la porte. Mais même avec un accompagnement, il y a des stratégies éditoriales à mettre en place. Ça veut dire qu’il y a plein de livres qui passent à côté.
Qu’est-ce qui vous fait vibrer dans la sélection de cette année ?
M. E. A. : Ma martingale, c’est Le Retour du roi Djibril. Un roman collectif qui regroupe tout ce qu’on essaie de faire. On est dans un récit urbain, contemporain, qui s’éloigne des stéréotypes – aucun des contes ne parle de drogue, de violence ou d’islam, ces sujets qu’on associe traditionnellement à ces auteurs. Et il y a cette vitalité de la langue : des contes qui se passent à Lyon, à Marseille, à Paris, et à chaque fois on reprend le langage de la ville. Ça réhabilite la figure du conteur dans les quartiers. Parce que quand tu as des personnes issues de l’immigration, ça ne veut pas dire qu’on ne lisait pas de livres – ça veut dire que la manière de transmettre les histoires est différente.
L. M. : Moi, j’ai adoré Les Gréveuses de Romuald Gadegbeku, sur la grève des femmes de ménage dans les hôtels Ibis. Un journaliste sportif de So Foot qui écrit un récit social ! Ça montre qu’il y a un cantonnement : quand on sait écrire, on est limité sur les formes d’écriture qu’on nous permet. C’est une ouverture.
T. V. : Il y a aussi Comme Ali de Fatima Ouassak. C’est un conte musulman dans la cité, où un gamin voit le commissariat de son quartier brûler après la mort d’un jeune tué par la police. Il y a plusieurs niveaux de lecture. À la première lecture, tu te dis : « Pourquoi elle a fait ça ? » Et puis tu comprends qu’elle donne une vision complètement différente des événements. Tu n’es pas obligé d’adhérer, mais cette vision a besoin d’exister.
Vous dites vouloir « politiser la littérature ». Qu’est-ce que ça veut dire concrètement ?
V. : Déjà, se poser la question : qui a le droit d’écrire ? Qui est autorisé ? Qui a pignon sur rue sur comment on raconte la vie des gens ? Quand on pointe du doigt la question de la représentation dans les espaces culturels élitistes, dans les prix littéraires, on amène une réflexion politique. Cette année, on a décidé d’aller plus loin. Il y a les municipales qui arrivent. On va s’intéresser aux tracts électoraux : qu’est-ce qu’ils disent vraiment de la ville ? Qu’est-ce qu’ils ne racontent pas ? Est-ce que c’est de la politique-fiction ? De la propagande ? On a même une session qui s’appelle : « Les tracts racistes sont-ils de gauche ou de droite ? »
La question se pose ?
T. V. : Oui ! Il y a un auteur et éditeur, Mahir Guven, qui a fait un post sur Instagram sur « les racistes de gauche », avec des anecdotes sur ses discussions avec des personnes dites de gauche. Il a fait la même chose avec les racistes de droite. Le post sur les racistes de gauche a beaucoup mieux marché.
L. M.. : On aura aussi un débat sur « Comment rêver de vivre dans des villes où la vie est un combat ? » avec Nora Hamadi, Karim Miské – qui a écrit un roman de science-fiction dystopique sur une France des années 2030 en guerre civile – El Négociateur, ce jeune qui cartonne sur TikTok en créant de la solidarité urbaine. Il a 700 000 abonnés et il sort un livre quatre jours après le festival.
Et puis il y a ce débat sur les corps et les sexualités…
E. A. : On part d’une question volontairement provocatrice : comment ça se fait que les quartiers populaires sont accusés d’homophobie alors même qu’ils n’ont jamais vu naître une Manif pour tous ? On s’est posé tellement de questions qu’on n’arrivait pas à cadrer l’échange. Donc on fait un format participatif. On aura Anas Daif, qui a écrit Un jour je suis devenu arabe, un livre dans lequel il décrit comment la découverte de sa sexualité queer l’a mené à une tentative de suicide parce qu’il se demandait comment concilier qui il est avec d’où il vient. On aura des regards différents, parfois opposés. On ne veut pas donner l’impression qu’il y a les bons et les mauvais immigrés – les bons, ceux qui s’en sortent en quittant leur quartier.
« La légitimité vient d’en bas »
Vous avez l’impression de faire bouger les lignes ?
M. E. A. : L’an dernier, on a eu une discussion sur « Sortir de l’opposition entre les bourgs et les tours ». Ça a débouché sur une émission de Douce France de Nora Hamadi. Quand des sujets qui émergent de nos discussions investissent l’espace médiatique, on se dit qu’on a réussi quelque chose.
L. M. : Et puis surtout, les auteurs et autrices nous disent que notre travail les aide. Plusieurs de celles et ceux qu’on a mis en avant ont été invité.e.s à d’autres festivals. Deux autres sont en ce moment à la Villa Medicis, même s’ils y auraient été sans nous, nous en sommes fier.e.s. Et puis des livres primés, comme Barbès Blues de Hajer Ben Boubaker, sont désormais vendus à la FNAC avec le bandeau “Prix Essai des Littératures Urbaines 2025”. Ça ne vient pas de nous, mais du Seuil. C’est une preuve que les lignes bougent !
Infos pratiques : Festival et prix des littératures urbaines, vendredi 30 et samedi 31 janvier 2026 à la Gaîté Lyrique, 3 bis, rue Papin (3e). Entrée libre. Plus d’infos sur gaite-lyrique.net ou en écrivant à quartierbisdelalitterature@gmail.com

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19 janvier 2026 - Paris