Le feu du 12 juillet a parcouru plus de 2 000 hectares du massif des Trois Pignons et de la forêt de Fontainebleau. Il a brûlé des pins, des landes, des sols. Abimé des blocs de grès et des sentiers. Il n'a pas touché à ce que Fontainebleau a de plus rare : trois gestes inventés ici il y a deux siècles — baliser, faire plier l'État, écrire — et repris depuis, de main en main, jusqu'à aujourd'hui.

Dimanche 12 juillet 2026, en fin d’après-midi, un feu part en bordure de l’A6. En vingt-quatre heures, plus de 1 000 hectares du massif des Trois Pignons sont parcourus par les flammes. Le panache se voit à vingt kilomètres. Jamais l’Île-de-France n’avait affronté un incendie de forêt de cette taille. Depuis, des secteurs entiers sont fermés au public. On a compté les hectares. On a photographié les pins noircis. Mais ce qui fait Fontainebleau ne se compte pas en hectares, et cette part-là n’a pas brûlé.
Ce massif a produit, en trente ans du XIXe siècle, trois choses qui n’existaient nulle part ailleurs. Aucune n’est un objet. Ce sont des gestes — et chacun a trouvé des héritiers qui le répètent encore, été après été.
Baliser
Le premier trait de peinture bleue date de 1842. Claude-François Denecourt, ancien soldat de l’armée napoléonienne devenu concierge de caserne, révoqué pour ses idées républicaines, découvre la forêt à 44 ans et écrit dans son autobiographie : « la forêt m’a sauvé ». Il se met à flécher des sentiers pédestres et crée ainsi les premiers sentiers balisés au monde, selon l’historien Jean-Claude Polton, son biographe, que nous avons interrogé sur ce personnage méconnu.
Ce qui frappe n’est pas l’invention. C’est sa transmission. À la mort de Claude-François Denecourt en 1875, Charles Colinet et sa femme Maria reprennent l’ouvrage et doublent le réseau. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, quand la végétation a repris ses droits sur 300 kilomètres de sentiers laissés à l’abandon, on choisit de les restaurer plutôt que de les effacer. Depuis, l’association des Amis de la forêt de Fontainebleau, fondée en 1907, les entretient bénévolement. Cent quatre-vingts ans que des mains différentes repassent sur les mêmes itinéraires. C’est la définition même d’un patrimoine vivant : non pas un objet conservé, mais un geste répété.
Faire plier l’État
Le deuxième geste est celui d’un peintre, mais il n’est pas pictural. Théodore Rousseau, installé à Barbizon à partir de la fin des années 1830, n’a pas inventé à lui seul le regard porté sur la forêt — Camille Corot, Jean-François Millet, Narcisse Diaz et les paysagistes anglais avancent au même moment. Mais c’est ici que ce regard se transforme en action politique.
Dans les années 1840-1850, l’administration abat les vieux chênes et replante des pins de meilleur rapport. Théodore Rousseau, qui dit entendre « les voix des arbres », peint en 1847 une toile intitulée Le Massacre des innocents, puis écrit en 1852, avec le critique d’art Alfred Sensier, une lettre-pétition au ministre de l’Intérieur au nom de « tous les artistes qui peignent la forêt ». Ils obtiennent gain de cause : en 1853, une « réserve artistique » de 624 hectares est créée — la première réserve naturelle au monde. Elle sera étendue à mille hectares en 1861, onze ans avant la création du parc de Yellowstone. Nous avons raconté ce basculement à l’occasion de la rétrospective du Petit Palais.
Là encore, l’essentiel est ce qui suit. La réserve de 1853 fait jurisprudence : elle installe l’idée qu’un paysage peut être soustrait à l’exploitation pour ce qu’il vaut aux yeux de ceux qui le regardent. Un siècle et demi plus tard, l’ONF gère des réserves biologiques dans le massif selon le même principe. Et l’auberge Ganne, où logeaient les peintres fauchés, est devenue le musée départemental des Peintres de Barbizon : le regard lui-même a été patrimonialisé.
Écrire
Le troisième geste est une prise de parole. Le 13 novembre 1872, alors que l’État, écrasé par les réparations de guerre exigées par l’Empire allemand, cherche de l’argent jusque dans les coupes de Fontainebleau, George Sand publie dix pages dans Le Temps. Elle ne se contente pas de signer la pétition que les peintres lui présentent : elle écrit un manifeste, et le reprend l’année suivante dans Impressions et souvenirs.
Surtout, elle voit ce que les peintres ne voient pas. Eux défendent un atelier à ciel ouvert ; elle, châtelaine du Berry et exploitante agricole à Nohant depuis quarante ans, parle de l’humidité retenue par les arbres, des sols, du cycle de l’eau — d’un écosystème, dans une langue qui n’a pas encore le mot. « Une forêt, ce n’est pas la marchandisation, c’est le bien commun. Ça n’appartient pas à un individu, et encore moins à l’État, mais aux générations futures », résume Pascal-Henri Poiget, dont nous avons publié l’entretien.
Ce texte non plus n’est pas resté en archive. Les zones protégées s’élargissent en 1892, puis en 1904 ; la loi du 21 avril 1906 sur les sites et monuments naturels formalise l’intuition trente-quatre ans plus tard. Le texte a été réédité en 2024 chez L’Éclaireur avec une postface de l’historien Grégory Quenet. Il tient dans une poche. On peut le lire dans le train de la ligne R.

Ce qui se transmet quand tout se transforme
Soyons honnêtes sur ce qui change. La forêt que ces trois gestes ont ouverte, défendue et pensée est en train de devenir une autre : plus de la moitié des hêtres atteints de manière irréversible selon l’ONF, qui ne les replante plus et leur substitue chêne pubescent, cormier et alisier, des barrières de fermeture d’urgence installées depuis 2024. Nous avons décrit ce basculement : les protections héritées du XIXe siècle ont été conçues pour préserver des états, elles affrontent désormais des trajectoires.
C’est précisément là que les trois gestes reprennent leur valeur. Aucun ne protégeait un état de la forêt. Claude-François Denecourt n’a pas figé un paysage, il a ouvert des chemins — qui peuvent se redessiner. Théodore Rousseau n’a pas mis des arbres sous vitrine, il a obtenu qu’un regard fasse loi — y compris sur une forêt malade. George Sand n’a pas défendu des chênes en particulier, elle a défendu un principe — qui vaut pour la forêt mosaïque de demain comme pour la futaie d’hier.
Le feu a parcouru mille hectares. Les gestes, eux, sont intacts. Quand les barrières rouvriront, il y aura des traits bleus à repeindre, une forêt transformée à regarder en face, et des pages à écrire.
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5 août 2026 - écologie