
Septembre-octobre, c’est la saison du brame. En cinquante ans, la population de cerfs a quadruplé en France et l’espèce occupe plus de 1 000 km² en Île-de-France, surtout dans les forêts de Fontainebleau (Seine-et-Marne) et Rambouillet (Yvelines). C’est à l’orée de cette dernière qu’habite notre journaliste John Laurenson. Il signe ici sa première « Chronique d’un campagnard du Grand Paris ».
J’écris ceci en écoutant le brame. Il m’a réveillé. Il est maintenant 4h30 du matin. Je suis sorti m’installer sur une chaise dans la remise à bois au fond du jardin pour l’écouter, cette voix caverneuse du cerf en rut. À quelques mètres derrière moi, c’est la forêt.
Un chant de monstre
Le brame, chaque cerf a le sien. Pour nous, voir un cerf, c’est l’émerveillement : tous les cerfs sont égaux à nos yeux. Chez eux, ce n’est pas comme ça. C’est un monde furieusement hiérarchisé. Et le brame, c’est le moment pour le cerf de montrer qui il est, ce qu’il vaut. Là, j’ai affaire à un grand. J’entends les craquements des branches quand il se déplace, son brame est long et donne des frissons. Vous ne connaissez pas le brame du cerf ? Celui-ci, j’ai envie que vous le connaissiez. Il commence comme un grognement puisé dans les fonds les plus bas, les fonds les plus noirs de la bête, là où se mélangent sa puissance et sa peine, puis ça monte en un rugissement à faire trembler les faibles et défier les braves, avant de finir par une série de halètements sonores et dédaigneux. C’est un chant de monstre, le brame du cerf, le death metal du royaume animal.
Puis : silence. La nuit. Au loin, un autre cerf brame. Puis le premier recommence.
Vivre à la campagne grand-parisienne, c’est vivre côte à côte avec un nombre impressionnant d’espèces animales. Les chevreuils et les sangliers, les pics noirs et les mésanges bleues, les orvets et les couleuvres, les crapauds et les grenouilles, les renards, les écureuils et les chauves-souris. On remplirait presque l’Arche de Noé avec les seules espèces des Yvelines. Le cerf, c’est le roi de ce royaume-là et le brame, c’est l’affirmation d’une souveraineté territoriale.
La folle saison
Le reste de l’année, les cerfs vivent comme des mâles irréprochablement déconstruits. Bon, c’est vrai qu’ils ne s’occupent absolument pas de leur progéniture mais, surtout après le mois de mars quand les bois tombent et qu’ils ne peuvent plus se battre, ils sont très paisibles les uns avec les autres. Le rut les réveille. Pour les cerfs, les forts en tout cas, c’est la folle saison. Ils se nourrissent énormément avant pour pouvoir tenir : quand ça commence, chasser les autres cerfs et s’accoupler avec les biches prend tout leur temps ; il n’en reste quasiment plus ni pour dormir ni pour manger. Si la saison des amours tombe à cette période de l’année et seulement à cette période, alors que pour nous, n’est-ce pas, toutes les saisons sont bonnes, c’est que les bébés conçus en septembre-octobre naîtront en mai-juin, quand il y aura de l’herbe, des feuilles, de jeunes pousses à manger. Si un faon naissait en novembre, il mourrait de faim.
Quand les températures commencent à baisser et les nuits à s’allonger, le cerf choisit un coin où la nourriture est bonne et abondante, il se met au milieu et il brame pour dire qu’ici, c’est à lui. D’autres cerfs vont venir le défier si sa terre est riche et il va se battre pour la garder. La saison du rut est aussi la saison des duels. Ils ont pour arme leurs bois. Ça, c’est une autre chose qu’on peut entendre dans le noir : le fracas des bois qui s’entrechoquent.
Des midinettes à l’opéra
Les cerfs les plus grands et les plus forts ont la meilleure terre et le plus beau brame : puissant et profond, qui descend bien dans les basses et qui porte loin. Il dissuade les cerfs moins forts ou trop jeunes de venir faire le malin par là. Et pour les biches ? Alors, les biches, ce sont des midinettes à l’opéra : celui qui a la voix la plus impressionnante est celui qui attire le plus. Parce qu’un beau brame est la promesse de deux choses : de la bonne nourriture et un mâle bien fort qui leur fera de beaux faons. Résultat : les grands cerfs ont les biches. Toutes. Il n’y a pas plus lose que les jeunes ou les petits cerfs. Ils vont traîner un peu à l’écart, regarder faire le chef, regarder leur téléphone, c’est pathétique. Et leur brame est à peine plus impressionnant qu’un meuglement de vache. Dommage qu’ils ne sachent pas que pour nous, quand on les croise, ce sont les rois de la forêt, eux aussi.
Remerciement : Cet article doit beaucoup à une rencontre fortuite en forêt avec Laurent Tillon, biologiste et ingénieur forestier à l’ONF, qui a eu la gentillesse de répondre à mes questions sur le brame entre deux captures de chauves-souris destinées à l’étude des populations de la forêt.
Informations pratiques : L’Espace Rambouillet (où des centaines d’animaux vivent dans un vaste parc) propose jusqu’au 4 octobre des visites guidées à partir de 7h, avec ou sans petit-déjeuner, pour voir les cerfs se battre lorsqu’ils défendent leur territoire, et une autre à partir de 18h pour entendre le brame avec apéritif ou repas forestier. Informations sur espacerambouillet.fr Accès : en voiture ou 5 km en taxi, TAD ou vélo depuis la gare de Rambouillet.

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9 septembre 2026 - Rambouillet