
Première en France : jusqu'au 15 novembre 2026, quarante œuvres, des flammes de Laurent Grasso à la tombe d'Andy Warhol filmée en direct, s'exposent dans le plus grand cimetière parisien à Pantin. La résidence d'artistes POUSH et la Ville de Paris transforment 107 hectares de tombes en parcours d'art contemporain. On est allé s'y perdre un matin de juin.
On sort du métro à Fort d’Aubervilliers, ligne 7, puis on marche pendant 10 minutes jusqu’au cimetière de Pantin. 10 minutes qui constituent un petit voyage dans le Grand Paris : le chantier de la future gare de la ligne 15, le théâtre équestre Zingaro, le nouveau quartier qui sort des friches du fort militaire… Et tout de suite après, sans transition, s’étend le vieil Aubervilliers avec son Lutèce, bar-hôtel-brasserie aux hors-d’œuvre à volonté et des façades qui n’ont pas bougé d’un centimètre. Le futur, le présent en chantier et le passé immobile sont réunis dans le même pâté de maisons. On est aussi à deux pas de POUSH, résidence comptant plus de 270 artistes dans d’anciens entrepôts d’Aubervilliers. C’est cette résidence qui nous amène ici : elle a fait entrer l’art contemporain dans le cimetière parisien de Pantin.
Je pousse la porte de la guérite des gardes pour demander mon chemin. Sur la maison de brique brillent deux petites flammes de néon rouge : le feu follet figé de Laurent Grasso, lauréat du prix Marcel Duchamp. Le gardien réfléchit deux secondes, se souvient, et m’emmène dans la bonne allée. Il y a de quoi se perdre d’ailleurs : il m’explique, pas peu fier, qu’avec ses 107 hectares, c’est le plus grand cimetière parisien. 4 de plus que celui de Thiais dans le Val-de-Marne, et 70 de plus que le Père-Lachaise. On marche. Et là, à onze heures du matin, un renard traverse l’allée. Pas un chat, promis, pas une hallucination : un renard. Il faut dire que ce cimetière est une forêt : 8 700 arbres, des herbes folles, et toute une faune qui a fait son refuge de ces 107 hectares murés à deux pas du canal de l’Ourcq.
Pourquoi exposer l’art contemporain dans un cimetière
C’est précisément cette invisibilité que vient questionner « Demeure », une exposition qui se tient jusqu’au 15 novembre 2026 dans une allée du cimetière. 21 artistes déploient une quarantaine d’œuvres sous les sophoras. Au générique, outre Laurent Grasso : Bianca Bondi, Julien Salaud, Didier Fiúza Faustino, Charbel-joseph H. Boutros, jusqu’à Andy Warhol, mort en 1987 et pourtant bien présent, on y reviendra.
Drôle d’idée, quand même, d’exposer dans un cimetière. On craint l’irrespect. Mais non : les œuvres ne la ramènent pas, elles travaillent la matière du lieu. La pierre, la terre, la ferraille, le bois, le tissu. La porte de Didier Fiúza Faustino, Knock Knock Knock, est faite de béton et de mousse expansive : une porte des enfers en vocabulaire de chantier, à deux pas d’un chantier du Grand Paris. Certaines pièces en font peut-être un peu trop, comme un sacré de seconde main. Mais ici, où voisinent des morts de toutes confessions, ce flou est peut-être la seule langue commune.
Une œuvre m’a arrêté net, et celle-là ne mime rien : un grand bloc de marbre brut, dont la surface grêlée ressemble à du sel cristallisé ; posés dessus, de faux fruits gravés de phrases en anglais, que six mois d’exposition vont laisser blanchir. Une sorte de memento mori intrigant. Plus loin, les Shapeshifters de Tilhenn Klapper, des chauves-souris de bois carbonisé suspendues à une branche, formes noires étirées entre le cocon et le linceul : on ne sait pas si elles contiennent une vie qui va naître ou une dépouille. Ça touche à l’estomac avant la tête, le plus beau compliment pour une œuvre posée dans un cimetière. Et, dans le carré militaire, ce qu’on prend d’abord pour un drapeau insolite : les Drapeaux de Julien Salaud, un drap imprimé d’un kaléidoscope de couleuvres, hissé au-dessus des croix. Le serpent qui mue, planté au milieu de ceux qui ne renaîtront pas.
Cimetière de Pantin : l’atlas du brassage parisien
Le plus frappant n’est pourtant pas dans les œuvres. C’est que, pour les voir, il faut entrer dans le cimetière. Et une fois dedans, on regarde surtout les tombes des autres. Là est le plus beau geste de Demeure : un prétexte, un laissez-passer pour une promenade qu’on ne se serait jamais autorisée, dans un cimetière de banlieue où l’on n’a personne à qui rendre visite.
Car l’universalité que les œuvres cherchent, le lieu la contient déjà, en plus précis : une stèle en français près d’une autre en mandarin, des pagodes de granit noir, le carré juif et ses Tables de la Loi, les croix de fer rouillées à touche-touche, et les carrés militaires où la mousse a mangé les noms des morts pour la France que plus personne ne vient voir. C’est là que se comprend la pièce la plus retorse : le Warhol. On cherche un tableau, on ne trouve rien ; parce que Figment n’est pas un tableau, mais un écran. Une webcam diffuse en direct et en continu, depuis la Pennsylvanie, la tombe d’Andy Warhol, retransmise au cœur du cimetière de Pantin. La sépulture d’un mort célèbre, livrée en flux à un parcours de morts anonymes : la célébrité qui persiste en pixels quand les noms voisins s’effacent sous la mousse.
« Comme un parc, mais un peu particulier »
En me dirigeant vers la sortie, côté canal – entré par Aubervilliers, je ressors par Pantin, ayant traversé l’enclave de part en part –, je retombe sur mon gardien, cette fois dans sa petite voiture électrique. Je lui demande ce qu’il pense de tout ça. Il me parle d’abord des artistes : « jeunes, cultivés et diplômés », « super sympas », « très respectueux ». Puis, lucide : « Les gens ne comprennent pas forcément que ce sont des œuvres d’art. » Et de conclure, sans y voir de contradiction : « C’est pas grave, on est aussi ici dans un jardin. Ce n’est pas qu’un cimetière, c’est beau, il y a des arbres, c’est comme un parc, mais un peu particulier. »
En quelques mots, il dit ce que le dossier met trois paragraphes à théoriser. La conversation glisse alors vers la religion. La sienne, la mienne, nos traditions, nos morts. Devant des fruits de cire et un drapeau de couleuvres, un gardien de cimetière et un journaliste finissent par parler de ce en quoi ils croient. L’exposition n’a pas inventé de mythologie nouvelle, mais elle a rouvert la conversation sur les anciennes.
Je me dis que les artistes ont réussi leur coup. Reste, après la grille, ce que chacun en fait : l’introspection, la révolte contre l’oubli, ou l’indifférence. Cette dernière marche-là, on la fait seul. « Demeure » nous mène au seuil, et se retire.
Infos pratiques : « Demeure », du 30 mai au 15 novembre 2026. Cimetière parisien de Pantin, 164, avenue Jean-Jaurès, Pantin (93). Ouvert tous les jours de 8 h à 17 h 45 ; médiation du jeudi au samedi de 14 h à 17 h 45. Entrée gratuite. Commissariat : Patrice Chazottes et Inès Massonie. Une proposition de POUSH, avec la Ville de Paris, la Région Île-de-France et le19M.




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25 juin 2026 - Pantin