
Sur le chantier de la ZAC des Ardoines, une équipe de l'Inrap dégage à la spatule, dans la boue, le campement de chasseurs-cueilleurs du Mésolithique — la première fouille de cette période dans le Val-de-Marne. Le site ouvre au public ce samedi 13 juin pour les Journées européennes de l'archéologie.
Il est dix heures du matin sur le terrain TM6 de la ZAC des Ardoines, à Vitry-sur-Seine. Bénédicte Souffi, archéologue responsable du chantier pour l’Inrap, tient entre le pouce et l’index une petite lamelle de silex gris, triangulaire, à peine retouchée sur les bords. « Ça, c’est une barbelure, dit-elle. Elle allait sur le côté de la flèche. Le but, c’est que ça reste dans la bête et qu’elle s’épuise. Ça ne tue pas forcément, mais à force… » Elle mime le geste d’une flèche qui s’enfonce. Autour d’elle, son équipe creuse, à genoux dans un sédiment brun. Il y a dix mille ans, il y avait ici une forêt de chênes et de noisetiers, et quelqu’un essayait de tuer un sanglier.
C’est ça, les Ardoines en juin 2026.
Le plus grand chantier d’Île-de-France a un secret
Depuis la fin des travaux liés aux Jeux Olympiques, les Ardoines sont probablement le projet d’aménagement urbain le plus ambitieux de la région. Deux ZAC, plus d’un million de mètres carrés, 8 000 logements neufs, une gare de la ligne 15 ouverte en avril 2027, un pont-paysage qui combine double voie cyclable, transport en commun et récupération des eaux pluviales. En deux ans, 2 500 habitants se sont installés, une école a ouvert, 500 arbres ont été plantés. Jocelyn Defawe, responsable de la communication de Grand Paris Aménagement, résume la chose avec une simplicité désarmante : « On était sur une zone méconnue des Vitriots. Il n’y avait pas de rue, pas d’espace public. On révèle un morceau de ville. Et du coup, on révèle aussi son histoire. »
L’histoire en question remonte un peu plus loin que le Grand Paris Express. En 2021, le Service Archéologie du Val-de-Marne réalise un diagnostic de routine sur ce terrain. Sous deux mètres et demi de remblais industriels — l’usine Thomson, qui alimentait autrefois le tramway et le métro parisiens, est passée par là —, les archéologues tombent sur quelques éclats de silex taillés. Presque rien. Mais ils insistent, fouillent, testent. Verdict : Mésolithique, 9 500 avant Jésus-Christ. C’est la première fouille de cette période réalisée dans tout le Val-de-Marne.
1 200 pièces de silex et un foyer
Le Mésolithique, c’est la charnière entre la fin de la grande période glaciaire et l’arrivée des premiers agriculteurs. Le climat se réchauffe, la steppe rase laisse place aux forêts, les rennes filent vers le nord, les sangliers et les cerfs prennent possession des sous-bois. « Il faut imaginer les forêts qu’on a actuellement, des paysages comme la forêt de Fontainebleau », explique Bénédicte Souffi. Les hommes du Mésolithique, des Homo sapiens comme nous, s’adaptent : ils chassent désormais à l’arc, avec des flèches armées de microlithes, des triangles et des demi-lunes de silex pas plus grands qu’un ongle.
Ce sont ces traces que l’équipe de l’Inrap met au jour depuis plusieurs mois, à la spatule et à la raclette, dans un sédiment qui ressemble à tous les autres, sauf qu’il date de dix millénaires. Chaque objet est numéroté, laissé en place, enregistré au tachéomètre laser. « Les vestiges sont très petits, souligne Bénédicte Souffi. Un coup de pelle mécanique trop enthousiaste, et on efface tout. » Bilan à ce jour : 1 200 pièces, dont une quinzaine d’armatures de flèches. « C’est assez dense », admet-elle, avec la modestie des gens qui savent exactement ce que ça vaut.
Ce qui se dessine, c’est un campement temporaire de 80 à 100 m², occupé quelques semaines, peut-être au fil de retours saisonniers. Un foyer a été mis au jour : des pierres chauffées, vestige d’un feu allumé à même le sol. Pas de trous de poteaux, pas de fondations. Ces nomades ne laissaient derrière eux que ce qu’ils ne pouvaient pas emporter : déchets de taille du silex, outils cassés, armatures ratées. Les analyses post-fouille diront le reste : des tracéologues identifieront au microscope les matériaux travaillés — tendons, bois, peaux — et d’autres spécialistes restitueront le paysage de l’époque à partir des mollusques et des charbons prélevés dans les sédiments.
La Seine a tout conservé
Pourquoi tout cela a-t-il survécu ? Les inondations. La Seine, à 400 mètres de là, débordait régulièrement sur ces rives basses. Chaque crue déposait une nouvelle couche de limon sur le campement, l’enfouissant un peu plus, le protégeant un peu mieux. « Les rivières, en général, c’est des voies de circulation pour eux, explique Bénédicte Souffi. C’est aussi des zones stratégiques : le gibier a besoin d’eau. Et les débordements recouvrent les occupations et les conservent durablement. » C’est pour ça qu’on trouve beaucoup de sites mésolithiques en fond de vallée. C’est aussi pour ça qu’on y aménage beaucoup : même logique, dix mille ans d’écart.
Ironie supplémentaire : ce sont les remblais industriels du XXe siècle, ces deux mètres cinquante de terre rapportée pour construire l’usine Thomson, qui ont protégé les vestiges des perturbations modernes. Sans eux, il ne resterait peut-être plus rien.
Vitry, couche après couche
Ce qui se joue ici dépasse l’anecdote archéologique. Un projet qui prétend construire la ville de demain découvre en creusant que cette ville existait déjà bien avant les Romains, avant les Gaulois, avant l’agriculture. Jocelyn Defawe l’exprime avec une sincérité qu’on n’attendait pas forcément d’un chargé de com : « Nous, on essaye de penser des aménagements durables où on peut vivre, s’épanouir. Et le fait de savoir qu’il y a dix mille ans d’histoire et une occupation depuis autant d’années, forcément, ça nous fait quelque chose. »
Les couches s’empilent : les chasseurs de l’Holocène, l’usine Thomson, les 500 arbres plantés l’an dernier, la future gare de la ligne 15. Et quelque part au milieu, Bénédicte Souffi à genoux dans la boue, en train de récupérer la barbelure d’une flèche qui a raté son sanglier.
Infos pratiques. Journées européennes de l’archéologie : visites du chantier de fouilles mésolithiques des Ardoines, samedi 13 juin 2026, 10h-12h et 13h-17h. ZAC des Ardoines, Vitry-sur-Seine (94), RER C station Vitry-sur-Seine. Entrée libre, inscription recommandée auprès de la Maison de Projet de Vitry-sur-Seine. Visites guidées par les archéologues de l’Inrap, ateliers pour enfants : taille de silex, parures préhistoriques, allumage de feu. En partenariat avec Grand Paris Aménagement et la Ville de Vitry-sur-Seine.



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11 juin 2026 - Vitry-sur-Seine