
Un matin ensoleillé sur les rives de la Marne, et quelque chose revient : une façon d'être au bord de l'eau que les Parisiens ont pratiquée pendant des décennies avant de l'oublier. Guinguettes, clubs d'aviron, îles habitées : une flânerie fluviale entre Nogent-sur-Marne et Saint-Maur–Créteil sur les traces des canotiers du dimanche. Au programme de cette balade : les bords de Marne et quelques sites labellisés Patrimoine d'intérêt régional par la Région Île-de-France, qui racontent cette belle histoire.
Créé en 2017 par la Région Île-de-France, le label « Patrimoine d’intérêt régional » est décerné aux bâtiments ou ensembles non protégés au titre des Monuments historiques présentant un intérêt patrimonial avéré et représentatif pour la région. Le label compte aujourd’hui 247 sites.
Parcours de la gare de Nogent-sur-Marne à celle de Saint-Maur–Créteil (RER A) avec arrêt intermédiaire possible en gare de Joinville-le-Pont. Itinéraire de 6,7 km et 2 h 30 de marche. Le tracé est à retrouver ici
En partenariat avec la Région Île-de-France
Dans le RER, je baisse le son pour ne pas gêner les autres avec le bruit de l’accordéon. Je regarde Nogent, Eldorado du dimanche, le premier film de Marcel Carné (réalisateur des Enfants du paradis). 1929. Ce court métrage raconte une histoire de fuite à l’époque où, chaque dimanche, des dizaines de milliers de Parisiens – ouvriers, employés de commerce, couturières, commis – embarquaient gare de la Bastille pour descendre à Nogent-sur-Marne ou Joinville. Treize kilomètres depuis Notre-Dame, et soudain : l’eau, les peupliers, le vin blanc sous la tonnelle, les bras nus dans la barque. Dans le film, on voit l’excitation monter avec la vitesse du train. La foule qui descend frétille comme un banc de petits poissons. Ils sont sortis de Paris, les poissons, et ils comptent bien en profiter !
Ils sont enivrés par les possibilités qui s’ouvrent à eux depuis la loi de 1906 instaurant le repos dominical pour tous. La Marne, ils plongent dedans, rament dessus et, dans les guinguettes sur les bords, dansent joue contre joue jusqu’à la nuit tombée. Je nous regarde dans notre rame de RER. Plongés, oui, mais dans nos téléphones. On a perdu le fil depuis 1929. Le fil de l’eau. Le train arrive à Nogent-sur-Marne. On va essayer de le retrouver un peu.
Un survivant des Halles
Entre la gare et la rivière, ne le ratez pas : il y a un pavillon Baltard. C’est l’unique vestige des Grandes Halles de Paris construites au milieu du XIXe siècle pour abriter le marché de nourriture que Zola appelait « le ventre de Paris ». Des pavillons, Baltard en a construit beaucoup, respectant plutôt bien la consigne de l’empereur : « Ce sont de vastes parapluies qu’il me faut, rien de plus. » En 1972, Paris les rase. Le marché est transféré à Rungis. Mais le numéro 8 – celui du marché aux œufs et à la volaille – est épargné : il est démonté, racheté par la ville de Nogent et remonté ici.

À l’approche de la Marne, il y avait à la fin du XIXe siècle plein de petits chalets faits de bois et de chaux. C’étaient les pied-à-terre des canotiers parisiens. On ne le voit pas de la rue malheureusement mais il y en a un, préservé, au fond d’une allée feuillue. Il se loue encore. J’arrive au bord de l’eau et vois tout de suite un grand bâtiment Art déco, récemment rénové. C’est le club Aviron Marne & Joinville. Les portes du garage à bateaux sont ouvertes, laissant voir sa belle collection de huits (barque d’aviron pour huit personnes).
On rame à l’unisson
Il y a entre Nogent et Joinville pas moins de quatre clubs d’aviron. Le samedi matin, c’est le meilleur moment pour les voir en activité. Hommes et femmes sortent leurs embarcations impressionnantes des garages, les portent quelques mètres jusqu’à la rivière pour les poser sur l’eau et partir dans le courant en ramant à l’unisson. La mode en Angleterre, pays où l’aviron est une religion, favorise maintenant les bateaux pour quatre rameurs, plus faciles à manœuvrer, plus faciles à équiper. Mais ici le huit a encore la côte. On peut admirer les équipages qui passent si vite, propulsant leurs longs bateaux fins avec des mouvements nets, fiers, tout en force maîtrisée.

E-foil et guinguette
Je descends sur un chemin de terre qui touche la rivière et marche à gauche, c’est-à-dire vers l’est, dans la direction opposée au courant. Le soleil brille, les fleurs poussent, on est tranquille. Puis « plouf ! ». Quelque chose ou quelqu’un vient de tomber dans l’eau. Près de la rive d’en face, devant un autre club d’aviron, un homme portant une combinaison noire et luisante comme une peau de phoque regagne le bord à la nage. Il se hisse sur le ponton avec, à la main, un e-foil. Vous connaissez l’e-foil ? C’est une sorte de hoverboard aquatique. Sous l’eau, une aile électrique avance alors que l’e-foileur est posé sur une planche par-dessus. Ce monsieur ne « foile » pas depuis très longtemps visiblement. Il réessaie, reste dessus deux secondes et retombe dans l’eau. Il renage vers le bord, se hisse de nouveau sur le ponton… et réessaie encore. Je me pose sous un saule pleureur pour regarder. 4, 5, 6 fois il réessaie et retombe. Une poule d’eau passe. Un cygne décolle. 7, 8, 9. La circulation est ralentie sur l’autoroute de l’Est et vrombit doucement au loin. On se sent bien au bord de l’eau. 10, 11, 12. Je ne savais pas les e-foileurs aussi déterminés.
Je le laisse à sa lutte avec sa machine infernale et avance jusqu’à la Fédération française d’aviron. Sur l’autre rive, on voit maintenant Chez Gégène. Une guinguette mythique, fréquentée jadis par Édith Piaf et Jean Gabin. Fermée depuis 2024 quand sa propriétaire a pris sa retraite, elle attend un repreneur.
Je retourne sur mes pas en direction de l’île Fanac. C’était il y a cent ans le rendez-vous des canotiers avec des bals nautico-champêtres chaque dimanche après les régates. L’Aviron Marne & Joinville possède sa deuxième base nautique ici. Le boathouse original de 1883 a brûlé, mais sa reconstruction fidèle est très belle. L’activité nautique est intense ici les samedis matin. L’île est par ailleurs largement habitée. Les maisons sont belles, anciennes et dotées de jardins à la végétation luxuriante. Il y a un chemin qui fait le tour de l’île, bien agréable.

Cinéma, couscous et kayakomat
La suite de la promenade s’effectue de l’autre côté, rive gauche. On peut y accompagner la rivière encore un kilomètre avec très peu de passage de voitures. Les maisons sont coquettes, les promeneurs disent bonjour. Je passe devant l’Usine Pathé, construite par Gustave Eiffel. C’est là que Simone Signoret a tourné Casque d’or. On y fait toujours du cinéma aujourd’hui dans des ateliers de post-production et de post-synchronisation.
Quelques pas plus loin, je tombe sur un joli bistrot au bord de l’eau, La Mascotte. Sa grande terrasse est pleine. Spécialité : couscous. Avant de quitter la Marne pour regagner le RER A à Saint-Maur–Créteil, je croise une drôle de chose : un « kayakomat », où on peut louer kayaks et stand-up paddles en libre-service. Le prochain chapitre de la belle histoire du canotage sur la Marne va peut-être s’écrire ici.
Pour approfondir votre visite : Au musée intercommunal de Nogent-sur-Marne, les guinguettes, le canotage et la peinture sur les bords de la Marne prennent une place importante. 36, bd Gallieni (2e étage). Ouvert mardi, mercredi et jeudi de 14 h à 18 h, le samedi de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h, le dimanche de 14 h à 18 h.
Parcours de la gare de Nogent-sur-Marne à celle de Saint-Maur–Créteil (RER A) avec arrêt intermédiaire possible en gare de Joinville-le-Pont. Itinéraire de 6,7 km et 2 h 30 de marche. Le tracé est à retrouver ici.


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8 avril 2026 - Nogent-sur-Marne