Un après-midi d'automne, j'ai eu le privilège de passer quelques heures dans l'atelier d'Edmond Baudoin, à Montparnasse. 83 ans, une centaine de livres, trois prix à Angoulême, des collaborations avec Le Clézio, Fred Vargas, Tahar Ben Jelloun, et une simplicité désarmante. Il m'a parlé du métro qu'il a illustré – la gare d'Orly sur la ligne 14 –, des grottes préhistoriques, des arbres du Québec, de la symphonie des huit milliards d'êtres humains.

Il tutoie. « J’ai passé trop de temps au Québec pour vouvoyer », s’excuse-t-il. Trois fois primé à Angoulême, considéré par la génération de L’Association comme un père fondateur – et pourtant pas l’ombre d’une pose : un oiseau tombé du nid qui vous regarde avec malice.
Son atelier de Montparnasse, empli de livres et de dessins, tient du cabinet de curiosités et du refuge d’ermite. Le bâtiment, édifié avec des matériaux récupérés des pavillons de l’Exposition universelle de 1889, abrite une centaine d’ateliers d’artistes. En préparant le café, Baudoin mentionne un ancien voisin, Rilke, qui y a connu la misère avant de devenir le secrétaire de Rodin. Leurs ombres flottent dans la lumière d’automne.
Novateur malgré lui
Au-dessus d’une tasse, il déroule sa vie. On doit parler du métro du Grand Paris, dont il a illustré l’une des gares, à Orly ; mais pour comprendre ce qu’il y a mis, il faut d’abord remonter à la source. Son histoire est celle d’une liberté conquise. Cadre dans un palace niçois, il abandonne tout à 30 ans. « Parce qu’à 30 ans on se dit qu’on arrive à la moitié de sa vie – on meurt à 60, c’est normal. » Il rit de ce fatalisme ancien, lui qui se dirige vers les trois fois trente ans.
Dix ans de vaches maigres suivent. « J’étais pauvre très longtemps. Une dizaine d’années avant que, avec le dessin, je gagne la valeur du SMIC. » Sa compagne, danseuse contemporaine, travaille. Lui reste à la maison et dessine. Il a toujours voulu être dessinateur, mais se lance sans méthode, sans références, sans même avoir jamais lu une bande dessinée.
C’est son ignorance qui a fait sa force. « Comme je ne connaissais pas la bande dessinée, je suis devenu un des novateurs de ce monde-là. J’ai inventé une autre grammaire. » Il fut ainsi le pionnier de l’autobiographie en BD française. « C’était pour parler de mon enfance. Comme un écrivain. » Son écriture, son style, c’est le noir. L’encre de Chine. Les contrastes.
Il se lève d’un coup, s’accroupit par terre avec un carton de dessins. Il en tire des peintures d’arbres faites au Québec en plein hiver, des troncs noirs d’encre où le froid se lit dans le grain du papier. Sa main suit les traits à l’encre comme s’il caressait discrètement un être vivant. Puis il file à sa table de travail, dessine en quelques coups d’un pinceau très fin le visage d’une jeune fille. « Le dessin, c’est de l’abstraction. Chaque point, chaque trait rajoute une densité, une intention nouvelle. Et c’est à chaque fois unique. »
Le portraitiste des frontières
Depuis 25 ans, Edmond Baudoin parcourt les zones de fracture du monde. Avec toujours la même méthode : le portrait dessiné, offert en échange d’une réponse. À Ciudad Juárez, sous couvre-feu, pendant la guerre des cartels mexicains : « Quel est votre rêve avec la vie ? » En Colombie, auprès des paysans déplacés : « Quel goût a la terre de chez vous ? » Chez les Inuits du Labrador, il documente un peuple qui disparaît.
En Syrie, en 2023, mandaté par l’Œuvre d’Orient, il va à la rencontre des derniers chrétiens. « Quel est votre rêve ? » Une question qui lui vaut souvent la même réponse des jeunes : « Vous me mettez dans votre valise ? » ou encore : « Que ça redevienne comme avant. » Il avoue : « Au début, je ne comprenais pas. Effectivement, ils détestaient tous Assad. Mais nous, les Français, notre truc c’est la lecture politique. Eux, c’est que les enfants puissent aller à l’école. Avoir plus qu’une heure d’électricité par jour. Le peuple, il veut juste manger. »
La grotte du Grand Paris
Et le métro ? On y vient. Il y a trois ans, le Grand Paris Express lui demande d’illustrer une gare. Il pense aux enfants, ceux des écoles où il intervient pour raconter son métier, et dont il imagine qu’ils passeront un jour par Orly. Sur les murs du métro, ils rêvent et jouent au fil d’une fresque bleutée et poétique de 27 mètres. Une ode à l’enfance.
Juste après l’inauguration des nouvelles gares, l’été des JO, on lui propose une autre aventure : descendre dans une vraie grotte avec plusieurs dessinateurs. Deux semaines sous terre, dans un silence de 45 000 ans, à peindre sur les parois avec des pigments – le noir, la poussière d’ocre. Et là, l’illumination. Les mêmes questions que pour le métro : à quelle distance les gens vont nous regarder ? Qu’est-ce qu’on met là-dessus ? Le métro, c’était déjà une grotte. « Dans les mythes, l’homme est sorti de dessous la terre. Quand tu vois les gens sortir du métro, tu le sens. » Tout se tient, c’est cohérent. Les 68 gares du futur Grand Paris forment comme une immense grotte contemporaine illustrée par des dizaines d’artistes.
La grande baie vitrée fait entrer la nuit dans l’atelier. On passe de la conversation à la confidence. Il ne croit pas au progrès en art. « Depuis les hommes des cavernes, on n’a pas vraiment fait mieux. Picasso le disait. » Demain, ou un jour prochain, j’irai revoir les enfants dans la grotte d’Orly.
Edmond Baudoin est parrain du second appel à candidatures pour illustrer le Grand Paris sur les quais du métro
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9 décembre 2025 - Orly