
Pendant dix ans, Ramona Strachinaru, ethnobotaniste, a accompagné des familles installées dans un bidonville au cœur des Murs à pêches, à Montreuil. Alors que la plupart ont été relogées et qu'il ne reste plus qu'une famille sur le site, elle revient sur cette une aventure sociale et botanique qui allie jardins de survie, restauration du patrimoine et transmission des savoirs au cœur d'un lieu légendaire.
Comment avez-vous connu les fameux Murs à pêches ?
En 2006. J’habitais Montreuil, et la mairie avait proposé aux habitants quelques parcelles pour jardiner. Il y a eu beaucoup de demandes, et je n’ai pas eu accès au jardin partagé, mais j’ai découvert les lieux comme cela. À l’époque, c’était vraiment sauvage. C’était une friche agricole en pleine ville, complètement envahie par la végétation, pleine de squats et de bidonvilles aussi. Mais pour moi, c’était paradisiaque malgré tout. C’est à ce moment-là que quelques amoureux de ce patrimoine oublié se sont mobilisés, avec des amoureux de la biodiversité, pour protéger les lieux, relancer du maraichage.
Aux Murs à pêches, une ethnobotaniste a cultivé bien plus que des plantes
En 2014, vous commencez à accompagner des familles installées dans un bidonville au cœur du site. Comment cela s’est-il passé ?
J’ai accompagné des familles roumaines installées là depuis plusieurs années – il faut savoir que je suis franco-roumaine, ça aide. À un moment, ils étaient pas loin d’une soixantaine de personnes. J’ai toujours été sensible à leurs jardins, faits de bric et de broc, qui leur permettaient de récolter quelques dizaines de kilos de patates, des choux, des haricots. De l’agriculture de survie, tranquille, plutôt permaculturelle puisque ces familles n’avaient pas les moyens d’acheter des pesticides. Et souvent, ce qui me plaisait beaucoup, on plantait des graines qu’elles rapportaient du pays. On avait des légumes roumains qui poussaient dans les terres de Montreuil. Avec une association qui s’appelait Écodrome, on a obtenu un bail précaire de la ville pour faire de l’agriculture urbaine. C’est l’astuce qu’on a trouvée pour permettre aux familles de continuer.
Cette agriculture a évolué au fil des années ?
Oui. On a commencé à concevoir un jardin de plantes aromatiques et médicinales, avec aussi des légumes en feuilles, en racines. Tout ça en agroforesterie, puisqu’on se trouvait sur un terrain avec des arbres et des friches maraîchères qu’on a nettoyées et remises en état. On a expérimenté le couvert végétal et le travail de la terre sans labour, et les résultats ont été très encourageants. On a eu une trentaine de personnes mobilisées, du tout petit enfant jusqu’aux aînés. On a cultivé une douzaine de types de menthes différentes, des vivaces, des plantes annuelles, bisannuelles…
Et puis il y a eu un coup d’arrêt ?
Tout ça a été interrompu il y a un peu plus d’un an. Une étude sur la pollution des sols, à laquelle on a participé, a révélé des taux de mercure, de plomb et d’autres cochonneries qu’on ne devrait pas avoir dans la terre. Ça a été la fin de l’aventure, en tout cas sous cette forme très libre, liée à une terre nourricière, à la création de lien et de vie collective. La plupart des familles ont été relogées en appartement. Dans l’ancien bidonville, il ne reste plus qu’une famille aujourd’hui, que nous accompagnons pour qu’elle soit, elle aussi, relogée.

Des pères de famille devenus maçons du patrimoine
Au-delà du jardinage, vous avez aussi participé à la restauration des murs eux-mêmes ?
Oui, on a travaillé avec l’association Pierre de Montreuil, qui protège et restaure ces murs patrimoniaux. Ils ont formé des pères de famille qui vivaient dans le bidonville. Un ou deux se sont reconvertis, devenus spécialistes du remontage de ces murs. Ces hommes, qui sont illettrés, forment à leur tour d’autres personnes à ce savoir-faire. Une bonne partie des murs de notre parcelle est déjà restaurée.
Que reste-t-il de ce patrimoine historique ?
Il faut imaginer qu’à une époque, les Murs à pêches allaient jusqu’au onzième arrondissement de Paris. C’étaient les grands jardins fruitiers de la capitale, les pêches de Montreuil étaient exportées dans toute l’Europe aux XVIIIe et XIXe siècles. Grâce aux murs qui gardaient la chaleur le jour et la diffusaient la nuit, avec les pêchers en espalier, on obtenait ces fruits un mois avant tout le monde. Une révolution agronomique. Avec Versailles et la plaine des Vertus, c’étaient les trois hauts lieux de production agricole qui ont nourri Paris pendant des siècles. Aujourd’hui, il reste un petit joyau de quelques hectares et quelques kilomètres de murs, alors qu’on en comptait des centaines à l’époque.
On avait pris le parti de dire : le travail, ce n’est pas que pour les hommes engagés dans la rénovation des murs de plâtre. Qu’est-ce qu’on fait du patrimoine vivant ? Comment apprécie-t-on ces friches dont certaines se sont complètement ensauvagées ? Comment fait-on de la place à un vieux rosier qui donne des magnifiques roses jaunes jusqu’en novembre ? Un peu comme Gilles Clément le disait : on intervient très peu, on observe énormément. On fait de l’homéopathie pour laisser la place au sauvage, avec les oiseaux, le cortège d’insectes, tout en créant des espaces où les familles puissent continuer une activité agricole.
Comment décrire ce quartier des Murs à pêches aujourd’hui ?
C’est surréaliste. Dès qu’on rentre dans la rue Saint-Antoine, on a l’impression d’être dans un autre siècle. Un no man’s land avec un charme particulier. Pas toujours facile pour les habitants, mais il y a beaucoup de solidarité. Et une culture du partage.
Pour ceux qui voudraient découvrir les Murs à pêches, que conseillez-vous ?
Arriver à la mairie de Montreuil avec le métro 9 et monter à pied pendant dix minutes jusqu’à la rue Saint-Antoine ou la rue Pierre de Montreuil – l’architecte de Notre-Dame de Paris, d’ailleurs. Arpenter les petites rues, oser pousser les portes. On peut circuler entre les parcelles, s’y perdre un peu, être surpris. C’est vraiment fabuleux.
Quel avenir voyez-vous pour ce lieu ?
Les Murs à pêches sont aujourd’hui encerclés entre le cimetière de Montreuil, le tram, la nouvelle piscine. Le quartier se transforme. Nous, on faisait partie de cette dynamique d’ouvrir la parcelle aux riverains, et ça reste notre horizon. J’aimerais continuer à expérimenter sur la régénération des sols, développer des techniques spécifiques, travailler avec les plantes en hauteur. Il y a encore tant à inventer ici.
Ce qu’on a vécu, c’est une des aventures des Murs à pêches. Absolument atypique. Des hommes illettrés devenus spécialistes de la restauration de murs patrimoniaux, des femmes roumaines qui ont transmis leurs savoirs sur les plantes, des enfants qu’on a vus naître et qui sont maintenant de grandes personnes. On a accompagné des familles vers le relogement, restauré des murs, fait pousser des jardins. C’est ça aussi, l’histoire des Murs à pêches : un lieu qui continue à accueillir, à transformer, à surprendre.
Ramona Strachinaru est ethnobotaniste et gestionnaire de patrimoine arboré. Elle fait aussi des gâteaux à l’ortie et des sirops aux lierres terrestres. Elle nous avait déjà donné cet entretien : « Nous aurons un jour des ordonnances de nature »


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18 janvier 2026 - Montreuil