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« Château Neuf » de Saint-Germain-en-Laye : une expo ressuscite le palais disparu des rois de France

Saint-Germain-en-Laye (Yvelines) était, avant Versailles, le cœur du royaume de France. Sur une pente vertigineuse entre le château médiéval et la Seine fut bâti un Château Neuf, par certains aspects aussi époustouflant dans sa démesure que le palais de Louis XIV. Ce Château Neuf n'existe plus mais une exposition au musée Ducastel-Véra vous fera découvrir cette très grande folie des rois. Notre reporter John Laurenson s'y est rendu.

 
Du Château Neuf de Saint-Germain-en-Laye, il ne reste plus que le pavillon de droite, où naquit Louis XIV, qui est devenu un hôtel 4 étoiles. Ministère de la Culture

Déambulez, avec votre sandwich de midi (jambon cru, chèvre, crudités, pas mal du tout), dans le parc du château médiéval de Saint-Germain-en-Laye et fatalement vous vous trouverez au bord d’une pente raide devant une vue de Paris. Une fois la tour Eiffel identifiée, vous remarquerez peut-être un panneau : « Ici naquit Louis XIV ».

Enfin oui et non. On est à côté d’une tour en briques de facture ancienne. Il y avait dans ce bâtiment une chapelle où le dauphin tout fraîchement né fut ondoyé [ondoiement : baptême simplifié en attendant la cérémonie en grande pompe, Ndlr]. Cette petite tour est un vestige du Château Neuf. La naissance de Louis XIV eut lieu ailleurs, dans une partie du château aujourd’hui disparue, mais tout de même. C’est ici que le Roi-Soleil se leva ! L’édifice qui en témoigne est devant nos yeux mais on ne peut pas le visiter. Propriété du restaurant attenant, il est laissé à l’abandon. L’eau rentre, les murs s’affaissent. C’est déjà une ruine. Si rien n’est fait, elle s’écroulera dans quelques années. La France a un patrimoine colossal et le dilapide comme un prince héritier dissolu de roman russe.

Un paradis terrestre

J’arrive au petit et formidable musée municipal où je suis accueilli par sa directrice Alexandra Zvereva pour découvrir la partie disparue.

Dès le début de cette exposition de peintures, plans d’architectes et reconstitutions numériques, on est saisi par l’originalité et la beauté de cette création très étrange qu’était le Château Neuf. Dans une estampe colorée, on voit une sorte de cascade de pierre et de jardins. « Il y a une telle interpénétration qu’on a du mal à savoir où s’arrête le château et où commence le parc », dit Alexandra Zvereva. Sur une très grande surface : 700 x 300 m. « C’était un bâtiment absolument extraordinaire qui est devenu très vite célèbre », s’enthousiasme-t-elle. Et ses jardins, l’estampe le montre, étaient spectaculaires. Nous sommes largement avant André Le Nôtre, mais les « parterres de broderies » de buis taillé du Château Neuf étaient déjà très clairement des jardins à la française. Dans un magnifique tableau prêté par la ville d’Orléans, le château est représenté comme un paradis terrestre.

Grottes, fontaines et merveilles

Le Château Neuf a vu le jour au milieu des années 1500. Les dix enfants d’Henri II et de Catherine de Médicis avaient transformé l’ambiance du Château Vieux en celle d’un pensionnat. Les parents ont construit une sorte de château de plaisance à côté pour être tranquilles. Il s’y trouvait des bains d’inspiration romaine et, dans une grande cour centrale, une scène de théâtre. Henri IV l’agrandit vers la fin du siècle en ajoutant terrasses et jardins sur ce coteau abrupt où il n’y avait auparavant que des vignes. Ce n’était pas pratique pour construire. Cependant, c’était une occasion en or pour les fontainiers qu’Henri IV fit venir d’Italie : les frères Francini.

La pompe n’a pas encore été inventée. La pression d’eau nécessaire pour faire gicler une fontaine vient forcément d’une pente. La falaise saint-germanoise avec son dénivelé de 60 mètres ouvre la possibilité de faire jaillir des fontaines magnifiques, mais ici les Francini rêvent de plus grand encore. Ces artificiers en eau réaliseront avec leurs fils, quelques années plus tard, les fontaines de Versailles. Mais c’est à Saint-Germain qu’ils font leurs premiers coups d’éclat – et les plus fous.

Avec les paysagistes royaux, des grottes sont aménagées dans le flanc de la colline. Elles sont décorées avec autant de faste que la caverne du comte de Monte-Cristo, mais ici ce ne sont pas des tapisseries et des pierres précieuses qui incrustent les murs : ce sont des coquillages, pierres ponces, stalactites et végétaux. Et chaque grotte est habitée… par des automates.

On voit dans les gravures ces robots du début du XVIIe siècle : des oiseaux fantastiques qui battent des ailes, des léopards qui rôdent, des arbres dont les branches basculent. Il y a des violons qui jouent, Neptune qui brandit son trident et, le clou, une demoiselle qui joue de l’orgue hydraulique. Tout ce petit monde prend vie grâce à l’eau pressurisée poussée dans des tuyaux de plomb. Les bras de la demoiselle s’agitent et la musique sort de son instrument grâce à l’eau, coulant et chassant l’air par les tuyaux de l’orgue.

On venait nombreux de pays lointains pour voir ces merveilles. Mais ça n’a pas duré longtemps. Les conduits se bouchaient. L’entretien était onéreux. Bientôt les grottes tombèrent en désuétude.

L’extinction d’un joyau

Puis vint la destruction, par étapes. Le comte d’Artois, futur Charles X, avait d’énormes projets pour le Château Neuf. Il fit dynamiter le corps de logis d’origine – celui avec les bains et le théâtre – pour reconstruire plus grand, plus impressionnant. La Révolution mit fin à tout ça. Le chantier s’arrêta net. Ce qui restait debout traversa tant bien que mal le XIXe siècle avant qu’une bombe égarée de la Seconde Guerre mondiale ne vienne achever ce que le temps avait commencé. Du Château Neuf, il ne reste aujourd’hui que cette tour en briques au bord de la falaise, où l’eau rentre et les murs s’affaissent.

Je sors de l’exposition avec une curieuse impression. Il y a des châteaux que l’on visite et que l’on oublie aussitôt. Celui-ci, je ne l’ai pas visité. Mais cette folie de rois, d’eau et de mécanique, j’ai l’impression de l’avoir vue. Et en repassant devant la petite tour, je la regarde autrement.

Infos pratiques : « Revoir le Château Neuf », jusqu’au 5 avril 2026. Musée Ducastel-Vera, 2, rue Henri-IV, Saint-Germain-en-Laye (78). Ouvert du mercredi au dimanche de 14 h à 18 h. Tarifs : 6 € (plein tarif), 4 € (tarif réduit). Gratuit pour les moins de 12 ans et le premier dimanche du mois pour tous. Accès : gare de Saint-Germain-en-Laye (RER A et tram T13)

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