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A Aubervilliers-Quatre-Chemins, il danse entre les voitures et soigne les passants

Charlène Yves photographie

Chirurgien-dentiste devenu chorégraphe, Pierre-Jean Music a élu domicile artistique au carrefour des Quatre-Chemins, entre Pantin et Aubervilliers. Un quartier populaire, traversé par des routes départementales ultra passantes. Et depuis deux ans, vêtu de sa parka jaune, il performe au milieu des flux de voitures et d'habitants en emmenant avec lui un public de... une à trois personnes. Une manière douce d'habiter l'espace et de créer du commun, de proposer de l'art au plus près de la vie des gens.

Du cabinet dentaire au carrefour

Vous étiez chirurgien-dentiste, vous dansez aujourd’hui au milieu des voitures. Comment passe-t-on d’un fauteuil de soin à un carrefour ?

Pierre-Benjamin Nantel : À l’origine, je suis chirurgien-dentiste, même si cela fait quatre ans que je n’ai pas pratiqué. La danse a toujours fait partie de ma vie, mais durant le Covid, j’ai passé beaucoup de temps en tant que soignant. Après la pandémie, j’ai repris deux formations : l’une au Centre de formation chorégraphique de Montpellier, l’autre à la FAI-AR de Marseille sur l’art dans l’espace public. Je me suis ensuite installé à Aubervilliers, où je performe depuis deux ans des chorégraphies au carrefour des Quatre-Chemins.

Même si je ne suis plus soignant en ce moment, j’aime apporter une forme de soin aux passants et habitants de cette ville par mes chorégraphies. Mon passé de soignant m’a aussi appris à gérer une journée de rendez-vous et un temps d’écoute dans un espace intime, comme celui qui se crée dans les chorégraphies de proximité. Mon art se construit avec le soin : je prends le temps d’écouter les gens, je m’adapte au contexte… Étant un chorégraphe situé, mon premier travail c’est avant tout d’observer les lieux et de m’inspirer de ce qu’il s’y passe pour créer ou recréer mes performances.

Un rendez-vous à réserver comme chez le médecin

Concrètement, comment ça se passe quand on veut voir une de vos performances ?

Ce sont des performances qui traversent l’idée de proximité de deux manières : d’abord, car elles sont effectuées dans le quartier de l’artiste qui performe et des personnes qui viennent le voir, et ensuite car elles sont pensées pour une petite jauge de une à trois personnes prévenues. Pour assister à cette performance, il suffit d’envoyer un message à l’artiste, qui réserve ensuite un créneau, sur un temps bénévole. Chaque performance est différente.

La mienne à Quatre-Chemins commence par une déambulation dans la ville et se termine au premier étage d’un bâtiment. Les participants ont un casque et m’observent danser dans la rue à travers la vitre. Moi, je danse au milieu du carrefour, entre les passants qui voient ces gestes pour la première fois et les habitués qui me connaissent bien maintenant et me reconnaissent à ma parka jaune et mes gestes. C’est une manière d’habiter l’espace sur le long terme. À Quatre-Chemins, je fais maintenant partie du paysage, avec les commerçants, les vendeurs de clopes et les gens qui survivent. Comme eux, je suis là qu’il pleuve ou qu’il vente ; c’est une manière de partager l’espace et de s’entraider.

Vous n’êtes plus seul à danser dans la rue. Comment le projet s’est-il étendu ?

Cette manière de faire de l’art est aussi très empouvoirante pour un artiste, car on peut complètement décider de son planning. À ce jour, d’autres performeur·euses m’ont rejoint et proposent aussi un projet. Il en existe aujourd’hui à Pantin, Montreuil, Mantes-la-Jolie, et d’autres sont en cours d’écriture pour 2026 au Pré-Saint-Gervais et dans le 12e arrondissement à Paris.

En général, j’accompagne les artistes pendant neuf jours pour les aider à créer leur solo. On trouve une structure partenaire dans la ville pour aider à la diffusion du projet et la performance est lancée : l’artiste est libre dans sa diffusion et gère ensuite ses rendez-vous comme il le souhaite, dans son propre quartier.

DR Charlène Yves photographie

Les Laboratoires d’Aubervilliers, alliés de terrain

Pourquoi avoir choisi les Laboratoires d’Aubervilliers comme structure d’accompagnement ?

Dans le paysage culturel, ce lieu est intéressant car il fonctionne en co-direction sur des mandats de trois ans, ce qui permet une création riche et contemporaine. C’est une structure alliée qui m’a accueilli en résidence longue en 2024 et qui a continué sa présence en 2025, même quand la direction a changé. Cet espace se pense à la fois comme un lieu de programmation, mais aussi comme un outil au service d’une communauté d’artistes sur le territoire. Il y a vraiment un fort enjeu du terrain dans leurs réflexions.

Le 15 janvier, nous avons fêté les deux ans des chorégraphies de proximité avec une performance de Bunkai Station Quatre-Chemins que j’ai effectuée avec d’autres performeur·euses de chorégraphies de proximité d’autres villes : Maxime Guedaly et Aurélie Gosset. Puis, nous avons bu un verre aux Laboratoires d’Aubervilliers afin que le public des diverses performances se rencontre et crée aussi du lien.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans le fait de danser dehors, au milieu de la ville ?

Déjà, il faut essayer de distinguer danse et chorégraphie, car la danse est avant tout une pratique. Cette pratique s’est parfois effectuée dans la rue : c’est un espace de gratuité où de nombreuses personnes peuvent performer en liberté. La rue est un endroit où l’on peut trouver des groupes de Qi Gong, mais aussi des pratiques collectives, comme les bals sur les places publiques. C’est aussi un endroit qui a vu naître les danses urbaines, dans lesquelles on retrouve un lien au sol, au béton, à l’extérieur et au mouvement qui font les villes.

À titre personnel, ce qui m’intéresse surtout, c’est plus une question de chorégraphie que de danse. Dans mon art, je cherche à créer une attention particulière, un mouvement qui va émerger de celui des voitures et des passages de la rue. Comment vais-je créer quelque chose que l’on va regarder, un événement ? Danser dans un théâtre, ce n’est pas un événement en soi car le lieu est fait pour ça. Mais dans la rue, danser crée un attroupement et donc un événement.

Une danse qui ne s’impose pas

Danser seul dans l’espace public, peut être perçu comme intrusif. Comment évitez-vous ça ?

Je pense que l’on a besoin de danse dans la rue, car elle engage toujours un rapport joyeux. À minima, les gens ignorent quelqu’un qui danse seul dans la rue, et sinon cela crée un moment de joie. Voir quelqu’un danser seul peut amener une forme de respect.

Dans mon art, je danse avec un casque : je n’impose pas ma musique ni mes mouvements, je ne cherche pas une attention forcée de la part des passants. Je pense que si j’arrivais avec le Lac des cygnes à fond en bas des habitations, ça pourrait être perçu comme une forme de colonialisme de l’espace ; les habitants ne le prendraient pas forcément bien. Comme on ne sait pas ce que j’écoute, on peut projeter sa propre musique dans mon casque. Cela crée de la rencontre et de l’identification, et a posteriori un partage de l’espace public, qui se prolonge parfois sur le numérique.

Récemment, un homme a fait une vidéo depuis sa voiture où il m’a filmé en mettant sa musique, et cette vidéo a fait des milliers de vues sur TikTok. La danse est un espace ouvert où tout le monde peut être légitime, et c’est cela que j’essaie de recréer avec les gens du quartier : créer de la rencontre et partager l’espace grâce à un art pour tous.

Infos pratiques : plus d’informations sur leslaboratoires.org Pour réserver une chorégraphie de proximité dans diverses villes, contacter Pierre-Benjamin Nantel sur son Instagram, en attendant la création d’un site dédié. 

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