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Dans la House of Revlon, le voguing comme refuge et comme arme

Répétition de voguing à la Gaité Lyrique. Pauline de Quatrebarbes pour Enlarge your Paris

C'est l'une des plus grandes Houses de voguing au monde, et elle répète à la Gaîté lyrique avec des danseurs venus de tout le Grand Paris. À la House of Revlon, famille-refuge pour les personnes queers, on apprend à célébrer son identité, et parfois à la cacher pour survivre. Reportage un soir de répétition.

Un boum résonne sur le sol sous le poids d’un performeur à terre, après avoir effectué un « dip » ou « death drop ». Il s’allonge quelques secondes puis se relève tout aussi flamboyant, après avoir exécuté ce mouvement spectaculaire du voguing consistant à se laisser tomber dans un effet dramatique. À la Gaîté Lyrique, rouverte il y a à peine quelques mois, les danseurs de la House of Revlon s’entraînent chaque semaine et pour cause : l’équipe de voguing n’a pas gagné sa place parmi les plus grandes « Houses » du monde pour rien, et y défend les valeurs franciliennes avec ses membres venant de tout le Grand Paris. Même si, sous ses airs de groupe formé pour la compétition, on trouve surtout une maison-refuge pour les personnes queers, parfois en quête d’une nouvelle famille.

Les Revlon, c’est d’abord une histoire américaine, la House ayant été fondée à Baltimore en 1989. C’est lors d’une rencontre avec trois des membres américains que Vinii Revlon, chorégraphe parisien, a pu lancer un chapitre de cette maison en France. Devenu une figure dans le développement du voguing, il est aujourd’hui « father » international de la House of Revlon et première légende du voguing européen (oui, ça en jette !). Ce soir de répétition, il m’explique, ses lunettes noires vissées façon star US : « En tant que « father », je gère tout ce qui concerne la House en dehors des USA, même son développement en Europe. Mais un « father », c’est surtout une personne qui prend soin des membres de sa House, c’est un référent pour la famille. »

Espaces de fête et de résistance

Sur place, les membres répètent face au miroir, en chaussettes ou baskets, et souvent en demi-pointes pour mimer les talons des mannequins dont ils reprennent les gestes. Les mêmes, avec quelques évolutions, qui sont nés dans le New York des années soixante, sur la scène ballroom qui voulait être un espace d’expression pour les communautés LGBTQIA+, et les personnes minorisées (femmes transgenres, drag-queens, personnes queers et/ou racisées…). Originellement espaces de fête alternatifs, des balls sont aujourd’hui organisés dans le monde entier avec prix et trophées à la clef, même s’ils demeurent toujours des espaces de résistance.

« Historiquement, les danseurs de New York habitaient dans le Bronx, pas dans les beaux quartiers. La scène ballroom a été et est toujours développée par des personnes venant de milieux précaires, et donc souvent de la périphérie, explique Vinii. Aujourd’hui, à la House of Revlon, on a environ 60 % de nos membres qui viennent de banlieue parisienne. C’est amusant de voir qu’avant on allait dans des Houses pour se rapprocher des grandes maisons de luxe, alors que désormais ce sont elles qui nous contactent pour faire des partenariats ! »

« 60 % de nos membres viennent de banlieue parisienne. Avant, on allait dans des houses pour se rapprocher des grandes maisons de luxe. Désormais, c’est elles qui nous contactent ! » — Vinii Revlon

Célébrer et survivre

Comme dans chaque famille, des référents – father, mother, godfather, godmother… – aident leurs « kids » à faire les bons choix ou à améliorer leurs techniques. Sur le côté, Giselle Palmer, « godmother » de la House et bras droit de Vinii, s’entraîne au vogue fem, pendant que Kobe, « godfather » de la maison, entraîne les kids souhaitant performer dans la catégorie « American runway », où l’on copie les mouvements des défilés de mode. « Une house, c’est une vraie famille, explique Vinii. On se retrouve pour répéter, manger ensemble, fêter Noël. En tant que father, je gère les soucis de mes kids, leurs doutes, leurs problèmes de cœur… Et même leur check-up IST ! »

La communauté voguing permet en réalité à de nombreuses personnes d’exprimer pleinement leur personnalité tout en se fondant dans la masse. Le soir de ma visite, certains « kids » s’entraînent au « realness », une catégorie imitant les gestes des personnes hétérosexuelles, et où il faut gommer les codes queers de sa démarche. « La realness, c’est un mode de survie, précise Vinii Revlon. Il faut apprendre à être passe-partout, pour ne pas se faire repérer, agresser, voire tuer. En étant gay en cité, par exemple, on peut être plus vulnérable. C’est pour cela que beaucoup de danseurs de banlieue arrivent dans le voguing, à la fois pour célébrer leur identité, mais aussi pour apprendre à se protéger dans leur quotidien. »

En somme, un phare dans la nuit pour de nombreuses personnes queers : « C’est important de visibiliser le voguing pour les jeunes qui ont besoin de modèles, assume Vinii. On existe, et le faire savoir peut sauver des vies. »

« La realness, c’est un mode de survie. Il faut apprendre à être passe-partout, pour ne pas se faire repérer et agresser, voire tuer. » — Vinii Revlon, father international de la House of Revlon

Répétition de voguing à la Gaité Lyrique. Pauline de Quatrebarbes pour Enlarge your Paris

Des paillettes aux Jeux olympiques

Si appartenir aux Houses reprenant les noms de maisons de luxe est un titre prestigieux, on n’y rentre pas comme dans un moulin. Pour défendre sa place, plusieurs options : être repéré en compétition par un référent, ou venir en répétition, au culot, voir si l’énergie prend et si on peut y apporter quelque chose. C’est le cas ce soir d’une jeune fille rencontrée par Vinii et issue du milieu waacking – style de danse lié au disco et à la funk – qui s’essaye aussi à l’ « American runway », et qui, avec un sérieux à toute épreuve, tente tout pour obtenir l’attitude qui lui donnera une chance de rester chez les Revlon.

Une évolution qui va de pair avec la mise en lumière récente du voguing, que l’on retrouve notamment dans la série Ballroom : danser pour exister sur France TV, ou par l’organisation de compétitions aux Jeux olympiques présentées par Vinii lui-même. Une place de choix attribuée à la House, qui a permis de valoriser un art qui se développe certes dans la capitale, mais pas sans l’engagement des personnes de banlieue.

Solidarité avant tout

Après les échauffements, les performeurs commencent à danser plus sérieusement. Giselle Palmer et Black Revlon enchaînent sur le côté des figures de vogue fem et des chutes au sol. Ils laissent la place un temps à leur « father », qui performe avec une facilité déconcertante les pirouettes, sauts, duck walks et chutes qui laisseraient pantois un danseur étoile. Le tout en évitant Fox, son bébé shiba venu lui aussi assister aux répétitions, et qui a déjà cueilli le cœur de tous les membres de la House (et celui de votre aimable journaliste). Une battle d’American runway se lance. Les performeurs fixant ma caméra, je me retrouve sans le vouloir juge de la battle. La pression est à son comble, mais, comme un signe d’espoir pour la jeunesse, je choisis de faire gagner la plus jeune recrue, qui je l’espère sera vite acceptée.

La nomination de la gagnante, prise dans les bras par les membres de la House, signe la fin des répétitions. Une jolie preuve de solidarité qui ne vexe personne, et permet à l’équipe de repartir bras dessus, bras dessous, plus soudée que jamais.

Toutes les informations sur les représentations de la House of Revlon sont disponibles sur leur Instagram. Suivre aussi Vinii Revlon et Balls in Paris pour accéder à l’actualité francilienne de cette culture.

Répétition de voguing à la Gaité Lyrique. Pauline de Quatrebarbes pour Enlarge your Paris
Répétition de voguing à la Gaité Lyrique. Pauline de Quatrebarbes pour Enlarge your Paris
Répétition de voguing à la Gaité Lyrique. Pauline de Quatrebarbes pour Enlarge your Paris
Répétition de voguing à la Gaité Lyrique. Pauline de Quatrebarbes pour Enlarge your Paris
Répétition de voguing à la Gaité Lyrique. Pauline de Quatrebarbes pour Enlarge your Paris

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