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Les tiers-lieux, ces drôles d’endroits où les habitants reprennent la main

Le 6b sera bientôt pérennisé grâce à un rachat du bâtiment et une mise aux normes. © Le 6b
Le 6b sera bientôt pérennisé grâce à un rachat du bâtiment et une mise aux normes. © Le 6b

Coworking, fablab, cantine associative, médiathèque réinventée… Les tiers-lieux poussent partout en France, y compris en Île-de-France. Mais derrière ce mot-valise, il y a un processus bien plus profond. Pascal Desfarges, fondateur de Retiss et observateur de longue date de ces lieux hybrides, nous explique pourquoi ils comptent de plus en plus, surtout quand l'État se désengage des territoires.

Pascal Desfarges est fondateur de Retiss, structure de conseil en innovation territoriale. Il accompagne de nombreux acteurs de l’écosystème des tiers-lieux et en est un analyste pour la Banque des territoires.

Enlarge your Paris : On parle beaucoup de « tiers-lieux », on met ce mot à toutes les sauces sans que ce soit toujours clair. De quoi s’agit-il, au fond ?

Pascal Desfarges : Un tiers-lieu, ce n’est pas un bâtiment avec un logo. C’est d’abord un processus. Un processus qui réactive la question des communs, ces choses qu’on partage et qu’on gère ensemble. Sa principale caractéristique, c’est de produire de l’espace civique dans l’espace public. Un endroit où les gens font des choses ensemble, ou ils ne sont ni chez eux, ni au boulot, mais où ils deviennent citoyens.

Il y en a plus de 3 000 en France et ça ne cesse de croître. L’idée n’est pas neuve : elle plonge ses racines dans les communautés utopiques du XIXe siècle, dans la contre-culture des années 1960, puis dans les espaces collaboratifs nés après la crise de 2008, quand les gens ont cherché des alternatives à la financiarisation de la ville. Aujourd’hui, les cultures numériques, la logique du « pair à pair », l’open source y ajoutent une dimension de partage de savoirs qu’on ne trouvait pas avant.

Concrètement, à quoi ça sert dans la vie d’un territoire ?

Pascal Desfarges : Concrètement, c’est là que des habitants qui ne se connaissaient pas se retrouvent à monter un skatepark, une grainothèque ou un atelier de réparation de vélos, et finissent par peser sur les décisions locales, presque sans s’en rendre compte. Ils portent une vision systémique : alimentation, santé, agriculture, fabrication, culture. Tout est lié, et ils travaillent sur ces liens.

On l’a vu pendant la crise du covid : les fablabs ont fabriqué des masques et des respirateurs, les médiathèques ont mis en place du click and collect pour les livres. Ce n’était pas anecdotique : ça montrait la capacité de ces lieux à réagir vite, en proximité, la ou les circuits classiques étaient grippés.

« Les tiers-lieux sont porteurs d’une vision nouvelle des territoires »

Le plus intéressant, c’est l’effet de contamination. Le processus tiers-lieu se diffuse dans les services publics : des médiathèques deviennent des lieux de convivialité et de projets portés par les usagers, des centres sociaux se cloisonnent. À Lezoux, la médiathèque est devenue une bibliothèque contributive ou les habitants coconstruisent des projets – un skatepark avec des ados, une grainothèque, des ateliers d’aiguisage de couteaux, des massages de main… C’est le service public réinventé par le bas.

Dans un contexte où l’État se retire de beaucoup de choses, est-ce que les tiers-lieux ne risquent pas de devenir des rustines ?

Pascal Desfarges : C’est une vraie question. L’institutionnalisation des tiers-lieux pose des défis, notamment avec les labels comme « Fabriques de territoire » ou « Manufactures de proximité », qui créent des logiques de sélection et de financement. Mais les tiers-lieux ne sont pas des substituts à l’action publique. Ce sont des opérateurs de production de biens communs, en hyper-proximité avec les habitants. Ils réinventent les friches, les espaces abandonnés, et créent des infrastructures civiques là où il n’y en avait plus.

Regardez ce qui se passe à Guéret, en Creuse : la Quincaillerie, un tiers-lieu généraliste porté par des citoyens, est devenu un lieu structurel pour toute l’agglomération. Il a inspiré la création d’un réseau ascendant de 14 tiers-lieux sur le territoire, le Réseau TELA. C’est l’inverse d’une rustine : c’est une dynamique qui part du terrain et qui recompose le tissu local.

Autre exemple : à Châtel-en-Trièves, la maire Fanny Lacroix a mis en place le concept de « droit au village », inspiré du « droit à la ville » d’Henri Lefebvre. Elle coconstruit toutes ses actions avec les habitants : la cantine scolaire, l’école, l’intégration d’un restaurant, les projets écologiques. Le village entier fonctionne comme un tiers-lieu.

Et en Île-de-France, ça donne quoi ?

Pascal Desfarges : L’Île-de-France est un terrain particulièrement fertile. Les tiers-lieux y répondent à des besoins spécifiques : isolement, manque d’espaces de convivialité hors des centres-villes, transitions écologiques à mener à l’échelle locale. Ils agissent aussi dans le rapport au vivant – comme Maison Glaz, qui repense dans l’agglomération de Lorient l’avenir d’un territoire impacté par le réchauffement climatique et la désindustrialisation. Ce type de démarche a toute sa place dans les territoires du Grand Paris, où les transitions sont massives.

Ce qui est frappant, c’est que ces lieux répondent à des besoins locaux tout en s’inscrivant dans un modèle universel de coopération et de partage. Ce ne sont pas des gadgets de bobos : ce sont des laboratoires d’innovation sociale et territoriale, des espaces ou l’économie, le social et la culture sont liés. En ces temps d’incertitude, c’est précisément ce dont on a besoin.

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