
Sur le plateau de Saclay, la gare Christ de Saclay de la ligne 18 abrite l'une des œuvres les plus vastes du Grand Paris Express : plus de 1 000 m² de paysage peint sur les murs et les plafonds. Rencontre avec son auteure, l'artiste allemande Ulla von Brandenburg, un jour de dévoilement aux habitants.
C’est une gare un peu particulière. Plantée exactement à la frontière du cluster scientifique et du plateau agricole, la gare Christ de Saclay voit arriver la ligne 18 par un viaduc qui dessine une courbe au-dessus des champs avant de filer vers le campus. Ce jour-là, elle se dévoilait exceptionnellement aux habitants de Saclay et aux salariés du Commissariat à l’énergie atomique voisin. Devant la gare, un food truck, une tireuse à bière, des stands. Dans les escaliers, une chanteuse lyrique déballait ses partitions. Partout, on s’affairait aux derniers préparatifs de cette fête d’ouverture éphémère : un mini chantier dans le chantier. À notre arrivée, quelqu’un qui nous prenait pour un membre de l’organisation nous a glissé un ticket pour une crêpe et un autre pour une bière locale. Nous avions pourtant la ferme intention de partir avant le début de la fête, trois heures plus tard.
L’œuvre d’Ulla von Brandenburg se découvre par glissements, derrière les hautes lamelles blanches du hall : de grands aplats de jaune, d’orange, de menthe et de rose qui apparaissent et disparaissent au rythme du pas. Au plafond, la peinture court d’un mur à l’autre par larges bandes ondulées — brique, ardoise, jaune paille — avant de buter sur l’une des piles du viaduc, qui traverse le hall tel un grand arbre de béton. C’est dans cette atmosphère que nous retrouvons l’artiste au milieu de son œuvre, devant le panneau des prochains départs — immaculé, le premier n’aura lieu qu’en décembre —, vêtue, comme par un fait exprès, dans la palette de sa fresque.
« Une architecture comme un origami »
Ulla von Brandenburg n’a pas choisi cette gare : « Elle m’était attribuée », sourit-elle. Elle a même été déplacée d’une station à l’autre de la ligne en cours de route, ce qui n’a pas l’air de l’avoir traumatisée le moins du monde. Son seul enjeu était ailleurs — « mon but, c’était de couvrir le plus de surface possible » — et de ce point de vue, elle a été servie. Sa gare d’affectation, elle l’a d’ailleurs adoptée : « C’est une architecture comme un origami, quelque chose de très léger, juste posé sur les rails. Et c’est l’une des trois gares de la ligne qui n’est pas souterraine : ici, on a la lumière du jour. » Le viaduc lui évoque le train suspendu du Fahrenheit 451 de François Truffaut : « Pour moi, c’est l’image d’un vieux futurisme. Enfin, ici c’est le vrai futur qui arrive, pas le vieux futur ! » Pour l’heure, il arrive au milieu de pas grand-chose, et elle en convient volontiers : « On est encore un peu dans un désert. Il y a cet inconnu de ce que sera cet endroit dans vingt, trente, quarante ans. »
Les vocalises de la chanteuse lyrique, montées en puissance dans les escaliers, finissent par nous chasser du hall. Dehors, la canicule interdit toute conversation au soleil : nous faisons le tour du bâtiment pour nous réfugier dans le gigantesque garage à vélos — l’artiste soulève elle-même la rubalise, le chantier n’est pas tout à fait fini. Un peu plus loin, des circassiens de l’École nationale des arts du cirque de Rosny-sous-Bois enchaînent les pirouettes sous la fresque. Dans ce volume démesuré, Ulla von Brandenburg paraît soudain toute petite. Et parfaitement heureuse : l’artiste, qui a pourtant eu les honneurs du Palais de Tokyo, ne boude pas son plaisir. « Je crois que c’est la plus grande œuvre que j’aie jamais faite de toute ma vie. »
Un tableau renversé
Pour répondre au paysage, elle a peint un paysage. « Je me suis inspirée de ces champs qui sont là, autour. Les miens sont simplement beaucoup plus colorés, avec plus d’espèces. C’est un paysage en perspective, et la perspective inclut toujours le lointain. Le lointain, c’est aussi une temporalité : c’est le futur. » Elle revendique la filiation avec les tableaux des gares historiques — les vues de la Méditerranée à la gare de Lyon, le grand tableau du départ des soldats à la gare de l’Est, « ma gare ». « Sauf qu’ici, c’est une histoire abstraite. Et c’est un tableau qui est déjà renversé, upside down, puisqu’on marche dessous. On entre dans le paysage. » Elle aurait d’ailleurs voulu couvrir jusqu’au sol ; on le lui a refusé.
Les hautes lamelles blanches du hall, imposées par l’acoustique, elle a fini par les adopter : « On ne voit vraiment le tableau que lorsqu’on est devant. Cela nous ramène à ce qu’on vit dans un train, quand on regarde par la fenêtre. » Et la cinéaste qu’elle est aussi — elle tourne en 16 mm — glisse une théorie qui nous ravit : « Le premier film de l’histoire, c’est une locomotive qui entre en gare. Le cinéma n’aurait peut-être pu être inventé que grâce à la locomotive. Même la fenêtre de la caméra 16 mm reprend le format de la fenêtre du train. »
De l’art sans billet d’entrée
Que fait une œuvre d’art dans une gare ? « C’est super de faire une œuvre où il ne faut ni billet d’entrée ni bagage particulier pour y accéder. Je trouve ça purement démocratique. » Le motif du champ, elle l’avait déjà tissé dans un grand rideau en patchwork pour un spectacle sur les saint-simoniens, ces utopistes du XIXe siècle qui, eux aussi, « ont vraiment cru à un meilleur futur » — au point d’attendre un messie femme : « Toutes celles qui se sont présentées, dont George Sand, se sont fait répondre « non, ce n’est pas toi » ! »
Sans naïveté pour autant : voilà une artiste qui a manifestement beaucoup réfléchi à ce que l’espace public fait à l’art, et à la modestie qu’il impose. Elle raconte ce « 1 % artistique » gagné dans un quartier neuf contesté, où on lui avait demandé d’installer une œuvre « pour apaiser, pour faire du lien » entre anciens et nouveaux habitants : « On est parfois instrumentalisés politiquement pour fabriquer de la paix. Et je ne crois pas que ça ait fonctionné : les anciens ont dû accepter ce nouveau quartier, très moche d’ailleurs, je dois le dire. » Ici, elle préfère offrir aux voyageurs du quotidien « quelque chose de coloré, de gai, qui dit qu’un futur positif est possible, malgré une époque qui n’est pas hyper gaie ».
Avant de repartir, je monte jusqu’au quai où, sous la grande verrière, le modèle de la fresque s’étale à perte de vue : le viaduc file en courbe au-dessus des blés mûrs. Des ingénieurs de la Société des grands projets y calculaient on ne sait quoi autour d’une rame d’essai qui affichait déjà « Massy – Palaiseau ». Ils n’ont pas voulu m’y ramener. Je suis donc repartis comme j’étais venu, par un bus à quatre chiffres : quarante minutes pour rejoindre la gare de Massy-Palaiseau et son RER B, ce jour-là passablement en galère à cause de la canicule. Bientôt, quelques minutes suffiront avec la ligne 18. Ce sera en décembre, et il fera moins chaud.
Gare Christ de Saclay, ligne 18 du Grand Paris Express, mise en service prévue en décembre 2026. Ulla von Brandenburg prépare par ailleurs des expositions au MAC VAL (Vitry-sur-Seine) et au CCC OD de Tours.

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21 août 2026 - Saclay